Journée de travail avec des chefs d’établissement sur Le sens du travail scolaire, pour l’élève, pour l’enseignant

Dans le cadre d’un travail en partenariat entre le CNFETP et l’IFP , j’ai eu l’occasion de communiquer, de partager et d’échanger avec une cinquantaine de chefs d’établissements représentant tous les niveaux du système scolaire, de l’école maternelle aux lycées. Voici un résumé des apports, échanges et débats.

1er point : Autour de l’échec.L’échec est nécessaire, c’est parce que la personne rencontre l’échec qu’elle va pouvoir évoluer. Pour un pédagogue, un enseignant et un éducateur, la question à se poser quand un jeune est en situation d’échec : Comment se servir de cette situation pour permettre à la personne en situation d’apprentissage d’évoluer, de dépasser cette situation, de comprendre les causes, de s’engager dans une démarche de changement et d’évolution ?

 Il s’agit de développer une approche positive de l’échec. C’est-à-dire une approche qui fait sortir la personne d’un état émotionnel négatif squi se traduit  par les sentiments suivants : mésestime de soi, perte de confiance en soi, culpabilité, sentiment de nullité etc… Mais comment amener la personne, en l’occurrence l’élève à porter un regard positif sur ce qui, à priori, relève du négatif !

Cela revient à la question de comment intégrer l’échec dans une pédagogie de la réussite ? Nous sommes pédagogiquement dans la prise en compte de l’erreur. C’est parce que je prends conscience de mes erreurs que je vais progresser. Il s’agit d’amener la personne à sortir du blocage émotionnel. Tant qu’une personne reste en blocage émotionnel, il ne peut y avoir de questionnement possible, de remise en question, et donc d’engagement dans une démarche d’apprentissage.

 Un préalable nécessaire, il importe que l’enseignant soit lui-même en conscience de son rapport à l’échec. C’est parce que ce travail a été initié par l’adulte, qu’il est mieux à même d’accompagner un jeune (un élève) à traverser les périodes dites « d’échec » dans sa vie scolaire.

 L’humilité est nécessaire en ce domaine. Nous ne pourrons jamais avoir accès à toutes les informations nécessaires concernant le jeune. Il y aura toujours une part d’incertitude, de non conscient, d’impondérable que l’enseignant ne peut pas maîtriser. La motivation en dernier ressort appartient toujours à l’autre (l’élève). Nous devons reconnaître et accepter que nous n’avons aucune prise sur la motivation de l’autre. Nous pouvons agir sur les conditions qui peuvent permettre à l’autre de s’engager. Mais nous ne pouvons pas décider pour l’autre ! Il se peut parfois que l’échec soit recherché inconsciemment par l’autre ! Que c’est la solution qu’il adopte à ce moment précis de sa vie pour exister ! Ces situations restent le plus souvent incompréhensibles pour les enseignants et l’ensemble des éducateurs (parents, etc…).

  2ème point : La question de l’abstraction et des contenus théoriques avec des niveaux de complexité élevés pour les élèves. Nous ne le disons pas assez, mais l’école française est l’une des plus exigeante au monde en matière d’acquisition de savoirs et aussi l’une des plus théoriques ! Les savoirs scolaires sont pour un certain nombre présentés de manière très abstraite et très éloignée de la réalité des jeunes. Les savoirs scolaires sont très spécifiques. De plus, les niveaux de réflexion sont élevés et nécessitent un haut de niveau de maîtrise dans les opérations mentales (réflexion, compréhension, traitement des informations, maîtrise des concepts et du vocabulaire spécifique à chaque discipline d’enseignement…) Quelques exemples pour étayer cette affirmation :

–         La nécessité de savoir lire et écrire à la fin du CP (6-7ans).

–         La réalisation de problématique dés la classe de 1ère…voire avant, mais ce n’est pas annoncé comme tel !

–         Une prédominance des intelligences logico-mathématiques et scripturales (écrit).

–         Une complexité dans la présentation des concepts qui varient selon les disciplines d’enseignement. Par exemple, la problématique n’a pas les mêmes caractéristiques en fonction des disciplines d’enseignement.

–          Il y a une survalorisation de la pensée rationnelle, du stratégique, du calculé. Notre culture scolaire a érigé le rationnel comme unique cadre de la pensée, or l’intuitif, le ressenti sont des caractéristiques humaines qui interviennent dans l’apprentissage. Comment éduquer au développement de la dimension rationnelle et de la dimension intuitive ? Autrement dit, comment développer, aussi, dans le cadre de l’école la dimension humaine ?

 De plus, il y a comme une volonté inconsciente de présenter des « choses compliquées », un peu comme s’il fallait en passer par là. Et parce c’est difficile, cela fait sérieux ! Cette démarche met un nombre d’élèves en difficulté, notamment ceux pour qui les codes scolaires sont éloignés de leur culture.

 3ème point : La question du lien et du transfert. C’est de mon point de vue, la question clef en matière d’éducation, d’enseignement et de formation :  en quoi ce que j’apprends dans un contexte donné, l’école ou le lieu de formation, peut être exploité dans un autre contexte et permettre de résoudre de nouveaux problèmes, de trouver de nouvelles réponses !

 Le transfert, l’élaboration de lien ne vont pas de soi ! Les recherches en pédagogie et en neurosciences n’apportent pas de réponses certaines en la matière. Il y a comme quelque chose de mystérieux dans cette opération mentale du transfert. Cependant des pistes pédagogiques existent et il y a possibilité de créer les conditions pour que l’élève puisse faire des liens, en voici quelques unes :

– Expliciter les liens. Il s’agit de dire, de rendre conscient le lien. Qui mieux que l’enseignant peut participer à cette explicitation du lien !

– Mettre en synergie plusieurs disciplines. Il s’agit de montrer, concrètement, en quoi les disciplines se rejoignent et se complètent dans le quotidien de la vie et dans la manière d’aborder des questions fondamentales. Est-ce rêver que d’imaginer un cours de sciences en présence d’un professeur de philosophie ?

 In fine, le transfert se met en place lorsqu’un savoir ou savoir faire scolaire, d’autres diraient des connaissances et des compétences scolaires, deviennent pour l’élève des pouvoir faire ou pouvoir refaire comme il veut et quand il veut !

 Dans le quotidien d’une journée de classe et dans le rythme de vie de l’élève et de l’enseignant, se pose la question clef, du temps. Il importe de laisser du temps pour que les connexions se fassent dans la tête de l’élève, pour que les « eureka » apparaissent ! Les grandes découvertes se sont toujours produites ainsi (cf l’histoire des sciences). Alors laissons du temps pour rêver, pour imaginer. Et cessons la course aux contenus, aux programmes, aux compétences. Mettons de la vie, de la respiration dans les établissements scolaires ! C’est une nécessité qui dépasse l’école.

 4ème point : La question de l’étiquetage, du regard.

Et si nous osions le défi positif sur la vie, sur l’autre. Tout être humain est extraordinaire, et a en lui la possibilité du meilleur comme du pire ! Ce qui compte pour des enseignants et des éducateurs c’est de maintenir sans naïveté ce regard positif sur l’autre. Il y a de mon point de vue une posture éthique à avoir en ce domaine. C’est reconnaître que le merveilleux est en chacun, mais qu’il côtoie aussi le côté plus sombre ! La mission d’un éducateur avec sa spécificité qui lui est propre (que ce soit un parent, un enseignant, un entraîneur..) est de faire advenir le côté merveilleux, de faire émerger les ressources et le potentiel de l’enfant et du jeune.

 Il importe pour un enseignant, un formateur mais aussi n’importe quel éducateur d’être conscient de phénomènes tels que :

–  L’effet pygmalion qui est une forme d’effet placebo dans la relation humaine. Il existe et montre combien l’idée que je me fais de l’autre va induire mon comportement (celui de l’enseignant, du CE, de l’élève..). Mes pensées construisent la relation et ont des effets sur l’autre. Cet effet existe du côté des élèves et de l’idée qu’ils se font de leurs enseignants !

– La dynamique des groupes qui est une réalité prégnante dans les établissements. Il existe des classes où il devient pratiquement impossible d’avoir des relations sereines et des attitudes d’engagement dans le travail scolaire, à l’inverse il y en a d’autres où la dynamique collective va porter le groupe. Cette loi des dynamiques des groupes est commune aux classes, aux équipes d’enseignants, aux équipes sportives, aux équipes d’entreprise…

 5ème point : La question de la posture Les enseignant ne sont pas que des transmetteurs de savoirs. Ils sont des passeurs qui accompagnent l’apprentissage et le développement d’un enfant et d’un jeune dans la première vingtaine d’années de vie. Le temps passé en compagnie des enseignants est très conséquent. A l’heure d’aujourd’hui, avec l’évolution de la société, les enseignants sont les adultes que l’enfant et le jeune côtoient le plus ! Sur une base de 6h00/jour à raison de 170jours de classe /an et avec comme référence l’âge limite de 16 ans : De l’âge de deux ans à seize ans un enfant passe 2380 journées de 6h00 à 8h00 / jour dans l’école…soit un équivalent de 6,5 années complètes. La moitié de sa vie d’enfant et de jeune se passe dans l’école !

 Nous savons en matière d’éducation et de formation que ce qui participe à construire un enfant et un jeune, c’est la rencontre avec des adultes qui adoptent la posture attendue d’un adulte structurant. Mais qu’est ce qu’un adulte structurant ? Et concrètement que peut on en attendre ?

Un adulte structurant est une personne en conscience qui porte un regard sur elle-même, qui identifie sa valeur, qui témoigne d’une posture où se dégage l’authenticité. In fine, c’est une personne qui ne se ment pas elle-même ! Où pour reprendre une expression des jeunes, « qui ne se la joue pas ».Elle vise à la cohérence entre le dire, le faire et l’être, en sachant qu’elle est dans l’intention et que les écarts sont bien présents dans le quotidien de la vie. Tel que c’est dit, cela peut paraître utopique et inatteignable, et pourtant, c’est de la rencontre et de la confrontation avec des adultes dans cette intentionnalité que les enfants et les jeunes ont besoin. Quelques repères qui définissent cette posture de passeur-accompagnateur :

 La capacité à la présence à l’instant. Nous ne le dirons jamais assez, mais le métier d’enseignant est un métier de l’action et de la présence. Chaque heure de classe, de cours est unique. Le cours précédent n’existe plus et celui à venir pas encore ! Les préparations de cours ne prennent sens que si dans le temps de l’acte pédagogique l’enseignant peut s’en distancier afin d’être pleinement présent à ce que se passe. Une donnée chiffrée pour donner un ordre d’idées quant à la sollicitation informationnelle d’un enseignant. Il est estimé que sur 50 minutes de cours un enseignant à près de 120 microdécisions à prendre  (voir P.perrenoud)!

Le jugement des autres et le nôtre n’aident en rien. C’est l’intention de se comporter tel que je suis et de comprendre les autres tels qu’ils sont qu’il importe de développer.

Parmi les attitudes à développer chez les enseignants, il y a celle de l’acceptation de ce qui apparaît dans un groupe-classe, d’accepter les circonstances et les événements et qu’en définitif je n’ai qu’un pouvoir très limité sur les élèves, leur engagement, leur motivation. Cette posture est le contraire de la résignation, elle facilité l’agir juste dans l’instant. Si je suis présent alors, je suis moi-même dans la réponse à apporter : écouter, valoriser, parler avec douceur ou fermeté, voire sévérité, manifesté un mécontentement ou une colère tout en étant neutre et détendu intérieurement.

 La conscience que le changement c’est la vie. Nul ne peut dire ce qu’il adviendra d’une autre personne. Une des caractéristiques de la vie est que tout change et finit. Or dans notre culture nous évitons de regarder la réalité du changement. Nous agissons le plus souvent comme si nous étions incapable de l’affronter. Le fait que les choses changent défie l’illusion de la permanence. Vouloir conserver la pleine maîtrise de ce qui va nous arriver nous pousse à nous opposer aux faits de la vie et nous maintient sous pression constante. Les choses ne se passent pas toujours comme nous l’avions prévu, surtout en matière d’éducation. Voici quelques souhaits de maîtrise qui bercent d’illusion les enseignants :

–         Vouloir que les parents soient attentionnés, intéressés par l’école, par les apprentissages de leur enfant.

–         Vouloir que les élèves aiment tous la discipline que j’enseigne et qu’ils s’investissent à chaque heure.

–         Vouloir que les élèves fassent consciencieusement leur travail à la maison.

–         Vouloir que les élèves ne trichent pas.

–         Vouloir que les élèves soient attentifs et respectueux du travail de l’enseignant.

–         Vouloir que les élèves s’apprécient entre eux et se respectent.

–         Vouloir finir le programme.

–         Vouloir que tous les élèves réussissent leur scolarité.

Nous pourrions poursuivre la liste…

 Le travail à faire pour les personnes en charge d’enseignement est d’apprendre à affronter ce qui arrive. A ne pas s’obséder sur la maîtrise de l’immaîtrisable et ainsi pouvoir trouver dans la survenue du nouveau les nouvelles possibilités qui s’offrent.

Anthony de Mello (prêtre jésuite indien et psychologue) est explicite quand il exprime l’idée suivante : la souffrance survient lorsqu’on se heurte à la réalité. Lorsque les illusions se heurtent à la réalité, lorsque les mensonges se heurtent à la réalité, on souffre.

 L’empathie plutôt que la sympathie. Tant que je suis dans l’empathie, je peux aider l’autre à trouver les solutions aux difficultés qu’il rencontre. Dés que je suis dans la sympathie, je ne suis plus en posture d’aide ! La sympathie est le pilotage par nos émotions sans conscience et identification de ces dernières. L’empathie est une posture professionnelle à maîtriser et développer. Sa maîtrise éviterait bien des jeux de manipulation ordinaire qui se joue dans le quotidien des relations entre élèves et enseignants. Elle favorise l’écoute avec distance et nuance. Elle permet de réfléchir avant de prendre une décision.

 L’autorité de compétence plutôt que l’autorité de statut. L’autorité de statut n’est plus de mise à notre époque. Que ce soient les enseignants, les médecins, les policiers etc…l’autorité ne se pose plus par le statut que donne la profession, mais par ce que je suis dans l’exercice de cette profession. Ce sont les compétences mises en œuvre dans l’action qui font que l’autorité est reconnue. Ce qui exige de la part des professionnels un niveau de compétences renouvelées et toujours susceptibles d’être remis en question. Ceci est très exigeant au plan énergétique (énergie psychique). D’où la nécessité dans les métiers de l’humain, de se connaître, d’identifier ses points de force et de fragilité et de savoir se ressourcer quand les signes de fatigue s’installent dans la durée.

 La conscience que les savoirs évoluent constamment. Développer chez les élèves la capacité de désapprendre. Cela peut sembler paradoxale, voire incongrue. Et pourtant, il faut apprendre aux élèves, à remettre en question les savoirs présentés à l’école. Celui qui ploie sous le poids du savoir, des directives, de toutes les connaissances est-il libre d’apprendre ? Il est fort érudit, mais est-il libre d’apprendre au sens de se laisser interroger, questionner, voire bousculer ?Apprendre n’est pas cultiver simplement la mémoire ou accumuler des connaissances. In fine, je pense qu’à l’issue de la scolarité obligatoire chaque jeune devrait avoir les moyens de penser sainement, clairement sans illusions. C’est apprendre à se fonder sur des faits et non sur des croyances et des idéologies.

Apprendre est donc de ce point de vue, aimer comprendre, aimer faire une chose pour la chose elle-même. En ce sens apprendre se passe toujours dans le vif du présent.

 Pour conclure.

Le sens ne se donne pas. Il se construit. C’est à chacun de le faire ! Un enseignant, un éducateur peuvent créer les conditions qui vont faire que l’élève peut construire du sens. Mais en aucune manière, je ne peux agir sur le sens que l’autre y met. Il en de même pour la motivation. Je ne peux pas décider pour l’autre. C’est toujours à l’autre de s’engager.

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