Pour une évaluation qui donne de la valeur.

 C’est, cette question qui a été débattue avec l’ensemble d’une équipe pédagogique d’un lycée général qui s’interroge quant au sens à donner à l’évaluation.

Evaluer dans une approche éducative et de développement vise  à donner de la valeur. Etymologiquement évaluer prend deux sens. Le premier qui est le plus courant et le plus vécu par ceux qui évaluent et ceux qui sont évalués : porter un jugement. Le second moins connu et pourtant porteur d’une dynamique positive pour l’évaluateur comme  pour l’évalué : donner de la valeur. C’est dans cette dynamique de développement et de valorisation de la personne que s’inscrit la réflexion pédagogique qui peut se formuler sous la forme de cette question : Comment et à quelles conditions l’évaluation dans le cadre de la scolarité peut participer à donner de la valeur à celui qui apprend (l’élève, l’étudiant), mais aussi à celui qui met en situation d’apprentissage (l’enseignant, le formateur) ?

Il s’agit d’être intentionnellement dans une démarche de regard positif et de valorisation sans être dans la démagogie de nier les difficultés.

 Quelques illusions quant à l’évaluation :

Première illusion : l’objectivité dans l’évaluation. Il est courant d’entendre que l’évaluation quant elle est outillée (critères, indicateurs, grilles etc…) est objective ! De nombreuses expériences faites dans ce domaine montrent bien le contraire. Si ce ne sont, des performances chiffrées (sport) ou des QCM avec les réponses en oui ou non ; les autres formes d’évaluations sont empruntes de subjectivité. Parce que nous sommes dans l’humain et que l’humain ne se met pas en équation, il y a et aura toujours de l’interprétation quant aux critères et indicateurs. De plus des éléments non quantifiables interviennent dans une évaluation, les aspects non rationnels et inconscients mais néanmoins pleinement humains interagissent dans l’avis porté. Quelques exemples : l’état psychologique de celui qui évalue – l’ordre de passage dans des entretiens n’est pas sans conséquences sur la traduction en note d’une prestation – le positionnement d’une copie, après une bonne ou une mauvaise copie, intervient dans la notation, et ce quels que soient les correcteurs. C’est pour cette raison que je préfère parler de subjectivité armée.

 Deuxième illusion : la prédiction du devenir d’une personne ou d’une performance future. Nous ne pouvons pas prédire ce que deviendra un jeune au regard de ses performances et compétences scolaires. Les enseignants, les formateurs se doivent une position éthique en ce domaine. Nous pouvons affirmer, avec les réserves nécessaires en terme de jugement de valeur, qu’un élève, qu’un jeune actuellement a les performances et les compétences observées. Qu’en sera-t-il dans un an, à fortiori dans plusieurs années ? Nous n’en savons rien ! Ce n’est pas parce qu’un élève, un jeune est en difficulté aujourd’hui dans une discipline donnée qu’il le sera demain. Tout comme, ce n’est pas parce qu’un élève a d’excellents résultats au lycée qu’il réussira avec le même éclat dans le supérieur. La performance scolaire, tout comme la performance sportive, est multi-factorielle ! De multiples paramètres interviennent et bon nombre sont dépendants de l’évolution du contexte. Pour en citer quelques uns du côté du jeune : le degré d’engagement du jeune dans sa scolarité – l’émergence d’un projet professionnel, voire de vie – la maturation psychique du jeune – l’évolution de l’estime de soi et de la confiance en soi – le sens que donne le jeune aux objets d’enseignement – etc…Mais aussi du côté de l’enseignant ou du formateur : son degré d’engagement dans sa mission – le regard porté sur le jeune et sur ses potentialités – le sens donné à sa discipline d’enseignement et à l’école en général – son projet professionnel – la manière d’être dans le monde et de le comprendre. Je me permettrai de reprendre cette idée forte que nous lèguent les philosophes, les scientifiques (physiciens, mathématiciens, psychologues etc…) : nos pensées construisent notre monde et notre réalité. A savoir qu’en fonction des pensées qui sont les miennes je vois le monde et les événements quotidiens au regard de ce filtre. Si je suis triste, c’est la tristesse qui va imprégner les événements de la journée. Si je suis plutôt joyeux, c’est cette impression qui va l’emporter et marquer chaque moment et rencontre vécus. C’est tout simplement humain.

De plus l’analyse de l’expérience de vie et les travaux faits en cybernétique  et en théorie du chaos montrent que dans la vie rien n’est statique, rien n’est figé. Qu’il y a toujours des ajustements, voire des bifurcations, et que c’est là justement  l’intérêt de l’existence.

 Des axes de tension qu’il est bon de questionner.

Evaluation et réussite. Un être humain, qui plus est un jeune, avance, se motive parce qu’il réussit. L’adage populaire est d’une grande pertinence : la réussite appelle la réussite. Il y a du reste des temps dans la vie où la personne est dans une spirale de la réussite et d’autres où c’est plutôt l’inverse qui se produit. Ce rythme est nécessaire au développement et à l’évolution d’une personne. En matière d’évaluation scolaire, quelqu’en soit l’objet, il importe de systématiser les points de réussite. D’indiquer, de faire visualiser par le jeune ce qu’il a réussi. Ce sont ses points d’appui. C’est de cette base que se construit la confiance en soi et l’estime de soi. Concrètement il s’agit de faire prendre conscience, surtout avec les élèves qui se dévalorisent, de ce qu’ils savent faire, de leur faire identifier et verbaliser leurs points forts. Ceci sans entrer dans la démagogie qui consisterait à ne pas dire ce qui ne va pas ! Ce qui nous amène au questionnement suivant du rapport à l’échec.

 Evaluation et rapport à l’échec. La confrontation à l’échec est nécessaire pour qu’un être humain se construise et prenne conscience de sa valeur. Il serait illusoire d’éduquer, d’enseigner et de former un jeune sans le confronter à l’échec. C’est parce que le jeune va être confronté à la difficulté, à l’échec qu’il va être amené à s’interroger à se questionner et à évoluer. C’est toute la question du rapport à l’erreur qui est ici posé. Il s’agit d’amener le jeune à adopter une posture de questionnement quant à ses erreurs. Les enseignants et les formateurs ont un rôle majeur dans ce domaine. Comment accompagner un jeune à accepter l’échec, à le reconnaître, à travailler avec pour le comprendre et le dépasser ? C’est en ce sens que l’échec est formateur. Je prône l’idée d’une approche positive de l’échec. Ce qui ne signifie pas de mettre systématiquement en situation d’échec !

 Evaluation et orientation. Une des missions « clef » de l’école et plus particulièrement du lycée est de faire en sorte qu’à l’issue du parcours dans la scolarité secondaire (France) le jeune ait pu identifier ses potentialités. Je ne crois pas à l’égalité. Nous sommes tous différents ; mais nous avons tous en nous un potentiel avec des ressources, le plus souvent insoupçonnées, qu’il s’agit d’aller réveiller ! Un des rôles des enseignants est de participer, en collaboration et synergie avec les parents et autres éducateurs que rencontre le jeune dans sa vie, à la conscientisation de ses potentialités. Et il en a ! Le plus souvent ignorées, enfouies en lui. Ceci avec toute la limite des possibilités d’action. Je ne peux jamais décider pour l’autre. Je peux montrer, expliciter. Mais la prise de conscience appartient toujours à l’autre (ici l’élève, le jeune) en dernier ressort.

Dans la situation d’un refus d’orientation, compte tenu de performances scolaires insuffisantes, il importe d’accompagner le jeune dans l’étape du deuil qu’impose parfois cette situation quand le projet a été fort investi au plan psychologique. Pour mémoire les étapes par lesquels il se doit de passer sont le déni, la colère, l’apathie, l’acceptation.

 Evaluation et sélection. Dans le cadre de la scolarité au lycée et plus particulièrement sur l’année de terminale, le jeune pourra être confronté à la sélection qui immanquablement dans notre système français se produit dans le cadre de la scolarité et ce quelle qu’en soit sa temporalité (fin lycée, début supérieur, fin du supérieur). Ceci est un fait et le propos ici n’est pas d’en questionner la pertinence.

De ce fait nous avons à interroger les informations que les enseignants et l’établissement communiquent sur les différents dossiers d’inscription. Nous avons à mesurer les effets que les appréciations vont avoir sur les évaluateurs et les conséquences sur l’avenir du jeune  dans le cadre d’entrée dans des cycles supérieurs se faisant sur dossier.

 Evaluation et notation. Dans la conception française de l’école et dans les représentations des différents acteurs, l’évaluation reste très liée à la note ! C’est une réalité qui est liée à l’histoire de l’école française et de l’évaluation des personnes qui s’est le plus souvent traduite par une logique de classement et de notation. Combien entendons nous encore des questions du genre : Combien as-tu eu(e) ? Et combien es tu ? (sous entendu… tu es classé(e) combien ?). L’important n’étant pas de savoir ce que tu as appris ! Je caricature à peine ! Il suffit d’écouter ce qui se dit dans les familles. Nous ne changerons pas de sitôt des représentations qui sont ancrées dans notre inconscient collectif français. D’autant que la logique du système éducatif reste paradoxale. D’un côté il est annoncé que ce qui importe ce ne sont pas les notes en tant que telles… mais ce que l’élève a appris (logique d’acquisition de compétences et de connaissances) et de l’autre, la logique de classement, de hiérarchisation des élèves restent prégnante dans l’inconscient des pratiques. D’autant plus que la mise en place d’une autre logique (voir l’école maternelle et primaire) ne s’est pas faite dans la clarté. Les outils le plus souvent présentés aux parents sont obscurs, jargonneux…et le plus souvent incompréhensibles pour la plupart des parents !

Alors ne nous focalisons pas sur ce point. Ce qu’il importe c’est d’être le plus explicite possible. A savoir, cette note qui normalement devrait traduire une performance la traduit au mieux. Et de grâce que l’on sorte de la constante macabre, à savoir, qu’il ne sert à rien de mettre de mauvaises notes ou de bonnes notes. Je ne serai pas un « bon » enseignant ou formateur si je mets de mauvaises ou de bonnes notes ! Ce qu’il importe c’est que l’élève, l’étudiant comprenne à quoi cela correspond (question de sens).

Quant aux parents qui réclament des notes, qui mesurent l’efficacité d’un enseignant à la quantité de notes qu’il met, les acteurs de l’école (enseignants, responsables pédagogiques et chef d’établissement) ont à expliquer, expliquer, et encore expliquer le sens qu’ils mettent dans les évaluations présentées…et qu’il n’y a pas que les notes pour traduire la valeur !

 Evaluation et exigence. Nous n’avons pas à entrer dans le laxisme et mettre de bonnes notes, de bonnes appréciations à tout le monde dans une dérive du type « école des fans ». Nous avons à maintenir les exigences. Cela ne signifie pas non plus de mettre de « mauvaises » notes ou des appréciations dévalorisantes ou de proposer en situation de contrôle des tâches presque impossibles à résoudre pour les élèves. Ce n’est pas de l’exigence que cela. C’est de l’abus de pouvoir !

Ce qui caractérise un éducateur qui permet le développement du jeune, c’est l’exigence. C’est même un acte d’Amour (au sens agapè). Que l’on soit, parent, enseignant, entraîneur, professeur de musique, nous avons à mettre des cadres, à poser des exigences, à expliciter et l’un et l’autre. Il ne peut y avoir d’apprentissage que si je confronte l’autre à la difficulté. Le tout étant d’identifier le juste niveau de difficulté. Ce qui dans un contexte d’hétérogénéité n’est pas chose aisée au plan didactique.

Tous les pédagogues qui se sont penchées sur cette question en sont arrivés à la conclusion de la nécessité de poser des exigences (Freinet, Montessori, Neil pour n’en citer que quelques uns). Ce qui était marquant chez chacun d’entre eux, c’était la confiance qu’ils avaient dans les potentialités d’apprentissage et de développement de l’enfant et du jeune. Cette confiance en l’autre se perçoit et ne passe pas par les canaux de la rationalité. Il s’agit d’être dans l’authenticité de la relation et pour l’enseignant d’être autant que faire se peut en cohérence interne. Plus précisément, c’est qu’entre ce que je dis, ce que je pense et ce que je fais il y a convergence.

A plan d’un établissement il peut être bon de s’interroger sur les exigences qui sont posées. D’en mesurer les champs explicites et implicites. De se dire entre enseignants où nous mettons les niveaux attendus. De mesurer et expliciter les écarts qui existent au sein de l’équipe d’une même discipline et entre les disciplines. Plus il y aura de clarté en ce domaine et plus les enseignants s’y retrouveront et plus les relations avec les élèves et leurs parents s’en trouveront facilitées. Ce travail est exigeant, car il nécessite le plus souvent d’aller conscientiser et verbaliser ce qui est le plus souvent dans l’implicite des pratiques.

 Evaluation et apprentissage. L’évaluation est le plus souvent considérée, à juste titre, par les enseignants comme quelque chose de lourd, voire de contraignant. Ils y passent beaucoup de temps. Et ce temps passé n’est pas forcément suivi d’effets dans les apprentissages de l’élève, dans le questionnement que ce dernier devrait se poser et ne se pose pas ! Et pourtant, c’est là aussi le cœur de l’apprentissage. Se pose la question de comment faire de l’évaluation un temps d’apprentissage ? Comment intégrer dans la temporalité du cours l’exploitation de l’évaluation comme moyen de faire apprendre ? Comment même en faire un axe central, au même titre qu’un athlète et son entraîneur s’appuient sur les performances effectuées aux différents tests ou compétitions pour réguler l’entraînement.

 Evaluation et communication aux jeunes, aux parents. C’est peut être un des enjeux majeurs d’une réflexion sur l’évaluation dans un établissement. Comment faire de l’évaluation et de ses différentes modalités un moyen d’échanges et de communication entre enseignants et élèves, entre le jeune et ses parents et  entre enseignants et parents. Le regard sur l’évaluation des uns et des autres changera si les acteurs de l’école sont capables d’en communiquer le sens et les enjeux, tout en étant conscient des paradoxes dans lequel le système éducatif les met !

Je pense qu’une communication qui vise à donner de la valeur sera un levier des changements des pratiques professionnelles. Non pas un changement pour le changement, mais un changement dans la visée d’une meilleure prise en compte des potentialités du jeune et une reconnaissance du travail effectif des enseignants.

 En conclusion : Pour une évaluation qui prenne sens pour l’élève… mais aussi pour l’enseignant et le formateur. In fine, c’est la question du sens donné à l’évaluation qui est ici posée. Si l’enseignant intègre les différentes modalités d’évaluation à la logique d’apprentissage et de développement du jeune, alors le sens sera plus accessible et le sens donné à la discipline le sera d’autant mieux.

De manière un peu provocatrice je me permettrai de dire, que ce qui importe, ce n’est pas que l’élève soit « bon » ou «en difficulté » dans la discipline que j’enseigne ; mais en quoi la discipline que j’enseigne lui permet de mieux se comprendre, de mieux comprendre le monde et de pouvoir y agir.

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