Fatigue des élèves et des enseignants français.

 L’idée de cet article m’est venue alors que j’écoutais un ami qui me racontait combien, il avait trouvé épuisant, difficile l’encadrement d’un petit groupe d’élèves de CM2 lors d’une sortie de classe banale. Il s’était senti totalement débordé, incompétent dans l’encadrement de ces cinq garçons…et avait fini la journée complètement épuisé ! Et pourtant, c’est plutôt une personne solide, capable de gérer des situations complexes voire conflictuelles.

Son point de vue sur le métier d’enseignant et plus généralement les métiers de l’éducation à bouger suite à cette expérience. Il reconnaît alors la complexité de ces métiers. L’énergie dont il faut disposer tout au long d’une journée pour encadrer un groupe, gérer les tensions, créer les conditions qui vont faire que les enfants vont s’engager dans les situations proposées.

 Les annonces récentes du ministre de l’éducation nationale viennent en appui de ce témoignage. Il a reconnu explicitement que les élèves et les enseignants sont épuisés dés la fin octobre. La pression mise sur l’école est trop forte ! La fatigue et la pression génèrent de la tension qui alimente les situations conflictuelles et l’énervement des uns et des autres.

La question des rythmes scolaires refait de nouveau surface. Mais suffira-t-il de modifier le découpage de l’année scolaire, de réduire le nombre d’heures de cours ou de classe pour que l’apaisement et la sérénité reviennent dans les écoles et dans les classes ? De mon point de vue cela ne sera pas suffisant. Il devient nécessaire de s’interroger sur ce qui fait le cœur du métier d’enseignant-éducateur aujourd’hui et sur les missions de l’école dans le contexte de notre époque.

 Redonner du sens à l’action pédagogique. L’action dans le contexte de notre société de performance doit se traduire par du quantifiable. Agir consiste donc à être efficace de manière à pouvoir mesurer sur le champ la rentabilité et la progression. Cette approche excessive de la rentabilité a l’effet inverse que celui visé et crée des situations inhumaines qui dans le cadre de l’école génère frustration, épuisement, démotivation. Les élèves sont sous pression et les enseignants de même. Le système devient comme « fou ». Cela se traduit par un niveau de surstress élevé, maladie de notre époque.

L’élève est traduit en tableau excell ou courbe en fonction de ses performances aux tests et contrôles multiples qui lui sont imposés. Il est comparé avec des moyennes de classes et les moyennes des autres élèves de la classe…Une donnée chiffrée à méditer : les élèves de collège (France) ont en moyenne près de 300 notes sur une année..faites le calcul pour 170 jours effectifs de classe !

 Notre époque a pensé l’être humain de travers. Il ne se réduit pas à des calculs, des courbes, de la rentabilité. Comme le souligne Fabrice Midal dans la voie du Chevalier : « il est urgent de l’écouter à neuf….Nous avons besoin de sens ».

Il est urgent de remettre de la joie dans les écoles, de couper avec la dépression latente qui ronge notre époque. C’est de la bonté, de la sincérité, de la tendresse et du respect qu’il importe de mettre dans les relations.

 Il importe de valoriser le courage pédagogique qui ne consiste pas à être dans la recherche de la perfection surhumaine. Il s’agit de ne plus accepter les souffrances des collègues, des enfants, de dénoncer les injustices. Ce courage authentique est nécessaire. Il est enthousiasme et souffle d’indignation. Il dit non à la médiocrité et à la lâcheté. Il permet la dignité.

 Et n’oublions jamais que l’action juste ne se mesure pas quantitativement, que ce soit en pédagogie comme dans le management, l’accompagnement…

 Redonnons la confiance aux enseignants. Il est temps reconnaître la complexité de ce métier. Je souhaite faire part d’une réalité que j’observe dans une partie de mon travail qui consiste à accompagner des équipes pédagogiques. Et montrer que des enseignants arrivent dans des contextes difficiles à mettre en valeur des élèves en grande difficulté dans le système tel qu’il existe. Mais aussi à se donner de la valeur à eux-mêmes. Ces enseignants ont des caractéristiques bien identifiées. En voici quelques unes.

 Mon approche est expérientielle et pragmatique. Elle se base sur les observations que je fais depuis plus de quinze ans dans l’accompagnement des enseignants et des chefs d’établissement.

 Tout d’abord je tiens à signaler que pour la grande majorité (90% au moins) les enseignants du 1er comme du 2nd degré sont dans l’intentionnalité de vouloir faire au mieux ou ce qui leur semble être le mieux pour les élèves dont ils ont la responsabilité. Je pense que cela n’est pas suffisamment dit et rappelé par les différents niveaux hiérarchiques d’une part et par les enseignants eux-mêmes ou ceux qui les représentent (syndicats, associations…).

Dans cette profession comme ailleurs du reste, nous rencontrons des personnes qui ne sont plus à même d’assurer leur mission d’enseignement et d’éducation auprès d’enfants et de jeunes. Il en est de même dans toutes les professions de l’humain, éducateurs, travailleurs sociaux, médecins etc…Mais en terme de quantité, cela est minime. Et c’est ce qui le plus souvent, malheureusement, est mis en avant.

 1. Un métier complexe qui nécessite d’être « en forme » ! C’est ce qui ressort de l’expérience de cet ami, qui n’imaginait pas l’énergie dont il fallait faire preuve dans le quotidien d’une journée !

Parce que le plus souvent seul face avec un groupe d’enfants ou de jeunes qui n’ont pas forcément envie d’être là, et qui n’ont pas forcément envie de coopérer. Un métier qui nécessite d’être à 200% dans la présence.

Parce que dans le même temps il faut le plus souvent prendre en compte de multiples informations. La vigilance est constante. Cette aptitude à la présence de l’instant n’est pas intégrée par nombre d’enseignants qui sont le plus souvent pris entre l’intention d’aller au bout de ce qu’ils avaient prévu et de prendre en compte ce qui se passe dans le temps de classe ou de cours. Etre dans cette attention de l’instant est une manière d’être qui ne s’apprend pas explicitement dans les lieux de formation.

 2. Une approche systémique du métier et des relations. C’est savoir porter un regard décentré sur les situations vécues. C’est reconnaître que tout est relié. Ce qui se passe dans une classe a des effets sur l’ensemble du système établissement. Il s’agit de passer d’une vison micro à une vision macro.

C’est comprendre qu’un enfant vit dans différents réseaux de relation, l’école, la famille, le quartier, le club etc..Et ce qui se passe dans un réseau a des effets sur l’enfant et l’ensemble des réseaux où il vit.

 3. La connaissance de soi est indispensable. Cela signifie d’entreprendre l’introspection afin d’identifier la part inconsciente en chacun de nous. Les formations techniques en pédagogie et en didactique ne sont pas suffisantes en ce domaine. Il s’agit pour chaque enseignant d’entamer un travail sur soi qui permet d’aller identifier les émotions, les peurs. Ce domaine n’est pas abordé en formation. Il n’y a guère que les temps d’analyse de pratique qui permettent en partie de développer cette connaissance de soi dans l’action. Encore faut il que l’enseignant ait envie et se sente prêt à se questionner, à s’interroger.

 4. Une conception de l’élève globale…L’élève est d’abord et avant tout une personne (un corps, des émotions, des pensées…). L’élève n’est pas une abstraction, il est une personne avec tout ce que cela implique, un corps, des émotions, des pensées. Des pensées négatives entraînent des émotions négatives qui entraînent des effets au niveau physique. Ce qui n’est pas sans effet sur le degré d’engagement de l’enfant ou du jeune dans les tâches scolaires. Cette conception interactive de l’Homme n’est plus remise en question à l’heure d’aujourd’hui.

La connaissance des émotions de leurs effets sur la pensée et sur le corps devrait être un incontournable dans la formation des enseignants. Cela passe par une connaissance expérientielle à partir de ses propres émotions.

 5. A la recherche d’un équilibre de vie entre le personnel, le professionnel. Ceux qui s’épanouissent dans le métier ont une approche d’engagement, mais pas de surengagement. Ils ne s’embarquent pas dans l’acharnement pédagogique. Ils savent faire la part des choses entre leurs différents temps de vie, le professionnel d’une part et le personnel d’autre part. Il y a le temps de classe. Ce temps est cadré. En fermant la porte de la classe, c’est un autre espace de vie qui s’ouvre. C’est de nouveau la question de la présence à l’instant et à ce qui est.

 6. Une approche pragmatique quant aux méthodes didactiques et pédagogiques préconisées et une prise de distance vis-à-vis des injonctions institutionnelles. Ce qui est efficient, c’est ce qui « marche » dans la classe…le reste, n’est pas prioritaire. En soi, et au risque de provoquer, il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises méthodes en soi. En matière de pédagogie comme de didactique, ce qui importe c’est qu’in fine, l’enfant ou le jeune maintienne en lui le désir de découvrir et l’envie d’apprendre.

Le pédagogue se méfie des discours présentant une méthode nouvelle comme infaillible.

 7. Patience…acceptation du temps. C’est une des caractéristiques fortes et en résistance avec ce qu’impose notre époque en matière de temporalité et de vitesse. Apprendre, mettre en place des relations authentiques dans les classes, faire confiance, tout cela demande du temps. C’est cette dimension d’une temporalité  (qui laisse le temps aux apprentissages de se mettre en place, qui favorise le questionnement, l’interrogation, le doute, qui permet le calme et la sérénité nécessaire) qu’il importe de valoriser et de mettre en œuvre dans les classes. Cela passe d’abord par l’incarnation de cette posture par les adultes.

 8. De la Confiance en soi et dans l’humain. Avoir confiance en soi, c’est se fier à sa propre personnalité. Avoir confiance en l’autre, c’est être dans l’intentionnalité de permettre à l’autre de manifester l’excellence qui n’est pas limitée par un cadre social rigide et préétabli. C’est, rappelons le, l’idéal démocratique. Au-delà du modèle politique, la démocratie est un style d’existence qui stipule que chaque être humain est d’une dignité entière et complète et qu’il doit être encouragé à se manifester tel qu’il est pour le bien de tous.

 

4 réponses à “Fatigue des élèves et des enseignants français.

  1. Je cite « La connaissance des émotions de leurs effets sur la pensée et sur le corps devrait être un incontournable dans la formation des enseignants. Cela passe par une connaissance expérientielle à partir de ses propres émotions. »

    Où obtient-on cette connaissance ? L’institution nous lâche, nous oblige ou bien nous culpabilise. Où est la formation continue ? Où peut-on avoir une réflexion sur sa propre attitude devant des enfants ?

  2. Cette connaissance dans le contexte actuel tant de la formation initiale que de la formation continue des enseignants en France est de mon point de vue quasiment inexistante !
    Il y a un déni au niveau politique et institutionnelle d’entendre et de reconnaître la réalité professionnelle des métiers de l’éducation et plus particulièrement en ce qui concerne l’enseignement (enseignants, chefs d’établissements, éducateurs….). Certes des savoirs théoriques sont dispensés sur la violence, sur le conflit, sur les écarts culturels entre le savoir scolaire et les cultures jeunes…mais cela ne reste que théorique dans un métier qui s’appuie essentiellement sur des savoirs pratiques et d’expériences.

    Au plan politique (au sens général : ministère, syndicats, associations professionnelles, associations de parents) étons prêts à se poser réellement la question ? cela va jusqu’à remettre en cause la logique actuelle du recrutement. Les concours tels qu’ils existent sont inadaptés aux réalités des problématiques professionnelles (j’ai été membre de jury et j’ai préparé à des concours du 1er et du 2nd degré… et j’en ai démissionné…). La société des agrégés est-elle prête à se remettre en question ? Les lobbies disciplinaires qui se battent pour maintenir leur discipline dans le système de l’école au lycée sont ils prêts à penser systèmie des savoirs, interdisciplinarité, voire transdisciplnarité ? Les Universités sont-elles prêtes à faire une véritable formation professionnelle des enseignants qui s’inscrit dans la durée ? En cinq ans de formation initiale, il est possible de former les enseignants à la connaissance de soi..mais ce sont d’autres savoirs, d’autres approches que nous ne sommes pas prêts en France à intéger ! La culture franco-française des savoirs académiques a la vie dure, à un point tel que les connaissances présentées dans les programmes sont déconnectées de la réalité (un exemple : Où trouve-t-on dans les programmes de SVT que l’ADN poubelle représente au moins 95% de l’ADN !!! Que toutes les recherches sur le génôme sont aujourd’hui à questionner Que le tout génétique n’a pas de sens !)

    J’observe dans les formations que j’anime et dans les temps d’accompagnement individuels des enseignants en souffrance, démobilisés, fatigués ! Il y a du gâchis humain…

    Alors quoi faire si ce n’est se prendre en charge personnellement et ne pas attendre d’une Institution (public ou privé) de faire ce qu’elle est incapable de faire actuellement. La meilleure réponse c’est l’action individuelle et collective.

  3. L’action collective doit mener à ce que l’institution reconnaisse et agisse devant le gâchis humain.
    Même si c’est à chacun de s’occuper de soi,
    ce que chacun fait d’ailleurs et j’en suis sûr, tout simplement pour se protéger, protéger les siens et apaiser sa « souffrance » au travail ( je mets des guillemets car elle peut être de tout niveau ),
    nous avons besoin de mots, de paroles, qui nous font disent que nous ne sommes pas dans l’irréalité, que notre métier nous bouffe bel et bien,
    nous avons besoin que nos difficultés soient reconnus et que nous ne soyons pas les seuls à les porter, face aux enfants de toute une société.

    • Je partage aussi ce point de vue….mais encore faut il mettre de la cohérence et de la solidarité dans cette action collective, et sortir des jeux de manipulation ordinaire ou jeux de pouvoir (le plus souvent non conscients…bien que !!!) qui s’observent dans les relations institutionnelles (syndicats, associations, rectorat, ministère…).
      Oui il y a une réelle souffrance au travail des enseignants et les moyens mis pour aider le personnel enseignant en ce domaine sont dérisoires (voir les budgets de formation continue..). D’autant que ces accompagnements sous la forme de groupe de paroles, groupe d’analyse de la pratique, formation sur la connaissance de soi, sur le stress etc.. (quand ils existent..et c’est rare!) ne sont pas reconnus comme de la formation continue mais plutôt comme faisant partie de dispositfs pseudo-thérapeutiques ou appartenant au domaine du développement personnel..et la loi en ce domaine est claire, les budgets de formation continue ne peuvent pas être octroyés sur des objets de formation qui ne développent pas des compétences professionnelles bien identifiées ! C’est donc en ce domaine qu’il faut aussi agir au plan collectif pour faire rentrer dans le cadre de la formation continue des thématiques portant sur l’accompagnement des personnes, les groupes de paroles (type groupe Balint), la connaissance de soi…Et avec des intervenants qui ne sont pas en position hiérarchique et plutôt extérieurs à l’institution.

      Autre point d’action et non des moindres, développer une solidarité interpersonnelle qui n’est pas que de façade. La culture professionnelle dans l’éducation est plutôt individualiste (ce n’est pas un jugement de valeur..mais un fait professionnel). L’enseignant, même si par moment il collabore avec les collègues, est dans la plus grande part de son temps professionnel, seul avec un groupe d’élèves dont certains n’ont aucune envie d’être là. Il doit faire face seul dans le temps pédagogique aux situations problèmes qui se produisent (il a plus de 100 microdécisions à prendre par heure !). Aucun autre métier de l’humain (la santé, la justice, la police, le social…) n’est dans une telle situation. Les médecins sont seuls avec un patient qui a fait le choix (le plus souvent) de consulter..et non pas un groupe de patients. Dans les cliniques et les hopitaux lors des interventions il y a toujours plusieurs professionnels en présence. Les policiers qui interviennent le plus souvent dans des situations conflictuelles très tendues sont toujours à plusieurs. Cela change le niveau d’énergie à solliciter dans l’action. Combien d’enseignants qui ne savent plus comment s’y prendre avec certains groupes (classes impossibles) partent avec la peur au ventre à chaque début de cours…et à chaque fois ils se retrouvent seul dans l’action !

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