Les neurosciences, la pleine conscience et la pédagogie.

C’est de cette question que j’ai débattu avec une équipe d’enseignants et d’éducateurs d’un collège du sud de la France. La demande précise portait sur : Comment aider les élèves à s’engager dans les apprentissages ? (sous titre : en quoi les découvertes récentes des neurosciences peuvent aider les pédagogues ?).

1. Quelques éléments de connaissance sur les avancées de ces vingt dernières années en neuro sciences.

La neuroplasticité ou comment changer notre cerveau par la pensée. Notre cerveau produit nos pensées, nos émotions, notre conscience. Notre cerveau produit notre esprit. En retour notre esprit va aussi façonner notre cerveau, le modifier biologiquement. La neuroplasticité est cette capacité de notre matière cérébrale à changer sous l’effet de nos pensées, de nos efforts répétés et de nos apprentissages.

Quand l’esprit change, notre cerveau change. Même de simples pensées et sentiments fugaces laissent des traces durables dans le cerveau. Tout ce qui traverse l’esprit sculpte le cerveau. L’esprit est le fruit du cerveau, du corps, du monde naturel et de la culture humaine et de l’esprit lui même! Esprit et cerveau interagissent en continue. Nous pouvons les voir comme un système unique et codépendant.

Le cerveau fonctionne comme un système global, vouloir attribuer certaines fonctions (attention, émotion..) à une seule de ses parties est une vision simplificatrice.

Les activités de développement de la pleine conscience modifient les zones du cerveau qui sont le soubassement de l’activité intellectuelle. Les exercices réguliers de pleine conscience entraînent une meilleure irrigation du cerveau ce qui conduit à une mobilisation de la cognition facilitée et à une moindre fatigabilité. La réflexion est plus fluide. La vitesse de traitement des informations est plus rapide et donc le fonctionnement intellectuel est plus efficace. Or, pendant les temps de pratique de pleine conscience, il ne s’agit pas de faire marcher son intellect. Tout en étant en mode “off” le cerveau évolue, se modifie, se restructure. En conséquence prendre du temps pour se poser et pratiquer des exercices de pleine conscience, c’est permettre au cerveau d’optimiser ce temps. C’est dans ces moments là que toutes les zones du cerveau se synchronisent, tous les circuits s’activent. C’est dans ces moments qu’émergent alors les solutions à des problèmes que l’on pensait insoluble.

Le penchant négatif de la mémoire. Notre cerveau scanne, enregistre, stocke et se rappelle de préférence les expériences désagréables. Il agit comme du velcro sur les expériences négatives et comme du téflon pour les expériences positives.

On mesure alors l’importance des petits gestes quotidiens positifs qui peuvent avec le temps entraîner de grands changements. Ce sont ces petits gestes, pensées et actions qui génèrent de nouvelles structures neuronales.

Les neurones “miroirs”et les phénomènes de résonance dans le quotidien. Pourquoi je ressens ce que tu ressens. Une découverte récente a mis en valeur le rôle joué par certains neurones, appelés dés lors, neurones miroirs. Le fait d’observer les actions des autres convoqueraient les neurones “miroir” de l’observateur. Par conséquent, une observation déclenche chez une personne une stimulation interne. Ce serait comme un simulateur de vol, tout est comme dans le ciel, même les sensations de vertige…sauf que l’on ne vole pas vraiment. C’est ainsi que l’on peut comprendre sans réfléchir et spontanément ce que l’autre fait.

La peur, le surstress sont contreproductifs en matière d’apprentissage et d’engagement. La peur, la tension, le surtsress réduisent massivement les taux de signaux des neurones miroirs. La capacité d’empathie, de comprendre les autres et de percevoir les subtilités se déconnecte. Les neurosciences confirment tous les travaux en psychologie et ce que nous apprenons de nos expériences. Mettre des sujets en état de peur ou en état de surstress est contreproductif en matière d’engagement et d’apprentissage. On n’enseigne pas par la peur, tout comme on ne manage pas par la peur.

Le risque d’une consommation excessive des nouvelles technologies, télévision, jeux vidéo, PC etc…Les enquêtes récentes montrent un lien proportionnel entre les difficultés d’attention, le niveau de violence et la quantité de consommation de télévision, de jeux vidéo. Du point de vue neurobiologique, la relation est évidente. Le cerveau-esprit est un système qui apprend en permanence et est en “ébullition” lorsqu’il s’agit de présentation excitante, explosive et violente. Ce que nous apprend la recherche sur les neurones “miroirs” est que ce que nous voyons est enregistré et code les programmes de nos propres possibilités d’action.

Notre cerveau s’adapte aux nouvelles technologies du toujours plus et du toujours plus vite. Les enfants et les jeunes zappent de plus en plus avec pour conséquence une difficulté majeure à rester attentif à ce qui est fait. Ils passent très vite, voire trop vite à autre chose. Ils sont dans le multi-tâche sans concentration.

Par les pratiques de pleine conscience nous apprenons à passer d’une tâche à l’autre tout en maintenant une attention soutenue. Une tâche après l’autre à fond.

Il est d’autant plus nécessaire de développer l’attention-concentration et de résister au zapping attentionnel qu’il est reconnu que 20% des enfants à l’école présentent un trouble de l’attention conséquent appelé “syndrome de déficit d’attention”. Pour 50% d’entre eux ce syndrome est combiné à une hyperactivité, soit 10% de la population scolaire !

Un enfant ne fonctionne pas comme un ordinateur ! Il n’y a pas non plus chez l’enfant de programmes génétiques qui régleraient les situations. Ce que les gènes fournissent est un équipement de base neurologique. Ce dernier ne s’active pas de lui même. Le déploiement de l’équipement neurobiologique de base n’est possible que dans le cadre de relations inter humaines.

Les neurosciences confirment ce que les pédagogues avaient trouvé par l’observation des enfants et des jeunes. Il n’y a pas une manière d’apprendre..mais de multiples. Les pédagogues tels que A.De Lagaranderie, Feuerstein, Pestalozzi etc…avaient bien identifié ce qui favorisaient l’engagement et la réussite dans les apprentissages.

2. Des principes pédagogiques qui peuvent être intégrés dans les pratiques professionnelles. A ce titre, les neurosciences ne font que confirmer ce que nous savions déjà..mais qui ne se généralise et ne se systématise pas encore dans les pratiques professionnelles.

  • Mettre du rythme dans la semaine, la journée et le temps de cours. Mettre du rythme ne signifie pas d’alimenter le toujours plus vite qui gagne nos différents temps de vie. L’école se doit d’être un lieu où alterneront des temps forts et des temps de calme, de respiration. Que ce soit la semaine, la journée, le temps de cours, c’est à l’intérieur de chacun de ces espaces/temps que le rythme s’inscrit. Par exemple, sur une heure de cours il peut s’envisager un début de quelques minutes d’exercice de pleine conscience (se centrer sur les sons ou sa respiration en position assise). Un même temps peut être reproduit à la fin du cours en demandant aux élèves de faire un feedback sur le cours. Dans le temps de cours proprement dit il est bon d’alterner des temps avec une centration sur une tâche pendant une dizaine de minutes (les élèves sont en action), l’enseignant observe, se tait et n’intervient pas. Les temps d’apports de l’enseignant se doivent d’être brefs et synthétiques. Une expérience à mener pour l’enseignant, chronométrer sont temps de paroles sur une heure de cours et faire de même pour le temps d’action des élèves.
  • Créer les conditions d’une relation positive entre enseignants et élèves. Être enseignant c’est autant que faire se peut mettre en place un climat relationnel favorable à l’engament des élèves. Les élèves doivent pouvoir se sentir en sécurité dans la classe. Cela implique de la part des élèves l’intégration d’une posture que nous appelons “métier d’élèves”.
  • Proposer, voire imposer, des temps de silence courts. Des temps de pause en silence de quelques secondes à une minute peuvent être imposées, c’est ce qui favorise la réflexion.
  • En classe, prendre de la distance avec la préparation et être présent à ce qui se passe. Tous les enseignants savent que le piège d’une préparation est de vouloir s’y accrocher. La préparation n’est qu’un cadre qui a permis d’anticiper le cours. Elle n’est pas une fin en soi. Ce qui importe c’est d’être présent au groupe classe dans le temps pédagogique et d’adapter la préparation à ce que se vit en temps réel. C’est cela l’expérience professionnelle. Il faut savoir oser l’improvisation !
  • Expliciter les liens entre les différents champs de connaissance. Les élèves, comme les enseignants du reste, ont une tendance au cloisonnement entre les disciplines. L’organisation du temps scolaire (en second degré), le découpage disciplinaire induisent cette séparation. Faire les liens entre les disciplines ne va pas de soi, et ne se fait pas spontanément, même pour les enseignants. C’est une des missions de l’enseignant de faire prendre conscience aux élèves de la mise en réseau des connaissances. Notre cerveau fonctionne en réseau et en lien.
  • Varier les supports pédagogiques (médias), les approches, les présentations. C’est une évidence qui là aussi ne va pas de soi. Les outils existent suffisamment en ce domaine. Les nouvelles technologies ont permis une multiplication des supports, encore faut il amener de la variété et savoir passer du TBI au tableau blanc classique, du logiciel dernier “cri” au papier crayon !
  • Varier les formes d’apprentissages. La démonstration n’est pas à renier. Elle est une des méthodes au même titre que les autres (tâtonnement, coopération, résolution de problème…). D’un point de vue neurobiologique les principes pédagogiques qui sont orientés vers un enseignement pratique méritent d’être soutenus. Le cerveau emmagasine de manière optimale quand il lui est offert en même temps des actions pratiques, proches de la vie. Les deux phases de l’enseignement-apprentissage sont judicieuses : l’introduction et les explications fournies par l’enseignant de l’objet d’apprentissage ; puis la possibilité de reproduire soi-même les éléments expliqués et présentés dans un contexte d’applications axées sur le monde expérimental des élèves. En revanche, au point de vue neurologique il n’est pas pertinent de faire élaborer par des groupes d’élèves, de façon autonome, un élément théorique nouveau et inconnu jusqu’alors. Pour que la majorité des élèves assimilent plus facilement, il est nécessaire d’avoir recours à toutes les activités sensorielles possibles, le fameux “apprendre avec le tête, le cœur et les mains” de Pestalozzi.
  • Éduquer et former les enfants et les adolescents à la connaissance de soi et au développement de l’intelligence émotionnelle. Le déficit de compétence sociale, les problèmes de santé mentale et les troubles du comportement sont destructeurs pour les jeunes. Ils sont exposés dans une mesure croissante à la violence entre jeunes. La situation désolante de certains adolescents fait qu’il devient impossible pour certains enseignants d’établir avec eux une relation favorable à l’engagement. L’école se voit confronter aujourd’hui à des enfants et des adolescents qui ont un handicap dans le domaine de la sympathie et de l’empathie. Le déficit d’empathie est un déficit de réflexion. En situations conflictuelles on en arrive très vite à l’emploi de violence parce que ces jeunes ne reconnaissent pas que les limites sont atteintes. Il existe des programmes qui visent à développer les compétences relationnelles.
  • Une évaluation qui donne de la valeur. Ce domaine est sensible. Et dans le contexte français nous avons des difficultés à trancher, note ou pas note ! Il importe d’amener l’élève à identifier ce qu’il sait, à conscientiser les acquisitions, compétences et ressources dont il dispose. Au même titre qu’il est nécessaire de faire prendre conscience des erreurs, sans toutefois mettre en route le système dévalorisation. Cela implique de sortir dans le cadre de l’évaluation scolaire de la logique compétitive comparative. C’est un vrai défi posé à notre système français.
  • Encourager les expériences positives. Il ne s’agit pas d’éliminer les expériences négatives. Quand elles se produisent, elles se produisent, on ne peut pas les effacer. Par contre en matière d’éducation et de formation il importe d’encourager les expériences positives. Ce qui ne signifie pas de proposer des situations faciles, sans défi. Bien au contrainte, les situations doivent poser de la difficulté. Soyez attentifs aux événements gratifiants…apprenez les élèves à ressentir l’expérience, à intérioriser en soi ces expériences et plus particulièrement quand le jeune résout une situation difficile.
  • S’interdire les jugements de valeur et les avis définitifs sur le devenir d’une personne. Il s’agit d’appliquer la posture éthique de toute personne intervenant dans le cadre des métiers de l’humain (enseignement, éducation, santé, social). Tout être humain dispose en lui d’un potentiel extraordinaire dont il n’a même pas conscience. Le rôle de l’enseignement-apprentissage, au delà des acquisitions de savoirs et de compétences, est de permettre la conscientisation des potentialités de chacun. C’est un vrai défi éducatif !

Un préalable à ces principes : l’enseignant sera d’autant plus efficient, qu’il tendra à s’appliquer à lui même une posture qui se déclinerait concrètement ainsi :

  • Avoir une attitude d’ouverture et de questionnement. c’est intégrer cette plasticité cérébrale dans une manière d’être.
  • Avoir une pratique personnelle d’introspection  ou de pleine conscience.
  • Avoir des temps d’échanges entre pairs en dehors de tout lien hiérachique.

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