Le serpent de mer des rythmes scolaires !

Comme un serpent de mer qui n’en a jamais fini de revenir, la question des rythmes scolaires réapparaît dans les débats actuels sur l’éducation.  C’est comme qui dirait “du réchauffé” ! Les réponses existent. Diverses sciences (la chrono biologie, la psychosociologie clinique, la psychologie cognitive et les neurosciences) ont depuis plus de trente ans décrit ce que serait une temporalité scolaire efficiente. Mais  il y a un pas, voire un abîme   entre les intentions et les mises en œuvre. L’opérationnalisation des principes émis par les divers “experts” se heurte à la complexité du réel de l’organisation de l’école et de la société.

D’abord penser en système et sortir des « y faut qu’on..et y a qu’à » ! 

Questionner les rythmes scolaires a des conséquences bien au delà de l’organisation de l’école. Si nous prenons les lunettes de la pensée systémique nous observons de suite que c’est tout le système sociétal qui aurait à modifier ses divers rythmes, par exemple : le tourisme et les loisirs,  la vie des familles, l’organisation du travail des parents, l’organisation de la vie associative, le temps de travail des enseignants et du personnel éducatif, l’organisation de l’école etc… Comme dans un système, en changeant un seul élément, ce sont tous les éléments du système qui sont modifiés, voire bouleversés ! Et ces changements ne s’opèrent pas du jour au lendemain ou par le bon vouloir d’un texte de loi. Le changement ne se décide pas par décret. Il émerge de transformations profondes le plus souvent non conscientisées.

Et d’abord, si on parle de rythme scolaire, qu’entend-on nous par là ? Quel est le sens que nous donnons à ce questionnement et de ce fait que veut on in fine en changeant les rythmes scolaires ?

De mon point de vue la question des rythmes scolaires prend tout son sens si nous la posons ainsi : Comment établissements scolaires, parents, collectivités locales, associations peuvent collaborer pour que les enfants et les adolescents vivent pleinement le temps scolaire, soient moins fatigués et mieux à même d’être attentifs et concentrés quand ils sont présents à l’école ? Et par extension, comment les aider à mieux être “présents” là où ils sont, que ce soit à la maison, dans les associations de quartier, dans les associations culturelles et cultuelles ? C’est alors se poser la question des rythmes dans les différents temps de vie de l’enfant, du pré adolescent, de l’adolescent, voire du jeune adulte-étudiant. Il y aurait une prétention forte de faire tout tourner autour de l’école ! Comme si l’éducation et la formation du jeune ne dépendait que de l’école !

Vu sous cet angle, nous constatons que la question des rythmes scolaires interroge les rythmes de notre société contemporaine marquée par la vitesse.

Une société prise dans la tourmente du toujours plus vite.

Je reprends ici le point de vue de Cyril Frei (journaliste essayiste).  » Notre époque est folle de vitesse et elle ne supporte plus d’être freinée dans sa course contre le temps, c’est à dire contre elle-même. Le plus léger retard d’un train à grande vitesse indigne ses usagers qui le vivent comme une atteinte à leur intégrité physique. » Il s’agit de se faire un allié du temps et non pas se battre contre. Nous observons qu’il devient alors élastique qu’il se dilate au lieu de se compresser.  Quand les choses vont trop vite, nous ne sommes plus sur de rien, même pas de soi-même. Les rythmes et exigences en matière de performances imposées à tous les niveaux de notre système de société dite « moderne » , de l’école au monde du travail, mettent les organismes humains à rude épreuve dans cette accélération universelle. L’homme contemporain qui se veut « branché » passe le plus clair de son temps en apnée ! Il a oublié son rythme naturel. Il se recroqueville sur ses défenses. Il est en tension. Il ne sait même plus respirer. Il ne prend plus le temps de se poser, de réfléchir. Il fait tout vite. Il est « shooté » à la vitesse ! Il n’est point étonnant d’observer autour de soi, des personnes perpétuellement fatiguées, une augmentation des « burn-out », une augmentation de toutes les pathologies directement ou indirectement liées aux états de fatigue chronique ou de surstress, une augmentation des conduites de dépendance, des états dépressifs qui s’inscrivent dans la durée. Et quand cela ne va plus, que la personne n’a pas su ou pu entendre les messages envoyés par le corps, une maladie, une dépression ou un choc émotionnel vont imposer un temps de pause et de repos forcés. Ces derniers peuvent être salvateurs,  à la condition de les reconnaître comme tels, de les accepter comme temps de latence nécessaire à la reconnaissance de ce qu’est notre rythme naturel.

L’école doit elle alimenter cette logique du “court-termisme”comme l’explique si bien Jean Louis Servan-Chreiber (trop vite ! Pourquoi nous sommes prisonniers du court terme – 2010) ou s’opposer à cette évolution sociétale qui affecte le politique, l’économie, le rythme de nos vies, le rapport aux autres et à l’environnement ? Comment desserrer l’étau du manque de temps et mettre de la vie, de l’apaisement, du calme dans le temps de classe et dans tous les entre-deux qui émaillent une journée normale de la vie d’un élève ?

Une école française très, voire trop exigeante !

Nous ne nous le disons pas assez, mais nous sommes dans un des systèmes éducatifs parmi les plus exigeants au monde en matière d’acquisitions de savoirs. Nous ne le changerons pas du jour au lendemain. C’est lié à l’histoire de notre pays, du primat de la raison dans notre approche philosophique de l’être humain,  du choix politique quant à l’école creusée de la nation et de la république. Une école qui sur valorise quoi que l’on en dise les savoirs liés à l’abstraction. De ce fait pour des enfants ou des adolescents qui rencontrent quelques difficultés dans les disciplines à forte valeur ajoutée dans le système (mathématiques, lettres, langues etc…), la charge de travail à fournir pour réussir peut être lourde et contraignante Les charges imposées peuvent  être parfois excessives pour certains élèves ! J’ose affirmer que nombre d’adultes ne supporteraient pas ce qui est imposé à un élève de lycée. Le temps pour déjeuner est parfois inexistant. Dans certains collèges avec le jeu des ateliers ce n’est pas mieux. Nous sommes dans le toujours plus, toujours plus vite ! Cela rassure, sécurise les adultes (parents, éducateurs). Pas étonnant alors que des jeunes “pètent les plombs” ou “ s’enivrent” chaque weekend.

Le sens de l’école est le lieu des apprentissages scolaires, mais pas n’importe lesquels et pas n’importe comment .

Elle doit et devrait  proposer aux jeunes les savoirs qui leur permettent de mieux comprendre le monde, de mieux se comprendre, de comprendre les autres, d’identifier son potentiel, de faire naître un projet d’engagement dans la société, de développer son esprit critique…Parfois nous sommes encore loin de ces louables intentions ! Quand j’analyse certains contenus disciplinaires présentés aux élèves, je crie au “fou”. Et ce alors que les fondamentaux de base ne sont même pas acquis.

La mission de la famille, du temps pour des relations authentiques

La famille, quelle qu’en soit sa structure : classique, recomposée, mono-parentale a pour vocation première de faire découvrir et faire vivre ce qu’est l’Amour et la confiance en soi. Parler d’Amour peut paraître ici provocant. Mais nous le dirons jamais assez, c’est la pile atomique de l’être humain. Volontairement je mets un A majuscule. Ce n’est pas l’amour sentimental tel qu’il est véhiculé par notre époque et qui génère dépendance affective, voire jeu de manipulation ordinaire ! J’entends ici l’Amour au sens de don de soi. Notre époque a peut être  oublié que l’être humain a besoin de donner et recevoir de l’Amour dans l’acceptation entière de ce qu’est l’autre. Nous sommes des êtres d’émotions. Ces dernières sont premières dans notre dynamique de vie. C’est parce que j’ai conscience de mes émotions que je sais qui je suis et comment je me sens dans l’instant.  Cet amour tel qu’il est décrit ici est exigeant. Il refuse et traque les jeux de manipulation. Il vise à être dans l’authenticité de ce que je suis en tant que parent et être humain ! Chaque jour il est à exprimer simplement, par des regards, des appréciations, des temps de pause où l’écoute de l’autre est au centre des intentions.  C’est une présence que j’ai à l’autre. Cette présence est parfois marquée par le silence. C’est aussi par Amour qu’un ou des parents vont savoir dire un « non » ferme à une demande non acceptable d’un enfant.

Et si l’enfant ou le jeune ne vit pas cette dimension dans la famille..l’école peut la lui apporter par la rencontre avec des adultes qui porte un regard bienveillant non dénué d’exigence ! Être enseignant quel que soit le niveau c’est accepter le temps de cette relation d’authenticité à l’enfant et au jeune. Et que l’on ne nous dise pas que ce n’est pas le rôle des enseignants ! C’est un métier de relation. C’est parce que la relation est authentique qu’elle va construire le jeune.

La vie associative, du temps pour vivre une passion ».

Quelle que soit la ou les activités pratiquées (sport, musique, arts plastiques, théâtre, scoutisme…), il importe que le jeune y rencontre d’autres jeunes et d’autres adultes qui partagent le même centre d’intérêt, la même passion. Ce sont des lieux qui favorisent l’émergence de projets, qui structurent le jeune par les cadres posés, qui mettent en valeur les potentialités d’un jeune. Le piège dans le rapport au temps, c’est la course aux activités ! Il y a chez certains parents une surenchère dans la proposition des activités. Derrière cette attitude, se cache  la crainte de l’ennui. Ce dernier est nécessaire à la rêverie, à l’imagination et au développement de l’intériorité !

Sur cette question du rythme, il importe de mettre de l’alternance dans les intensités des différents temps de vie. Il y aura du vite et du lent. Il ne s’agit pas de vivre au ralenti, en état de léthargie, ni de vivre tout le temps le « pied au plancher » en faisant tout vite : manger, décider, parler, faire du sport etc…Il importe de savoir articuler avec intelligence, en étant à l’écoute de son corps, les différents temps.

Des principes pour favoriser, attention, concentration”

La question des rythmes n’a de sens que si, in fine, les enfants et les adolescents sont moins fatigués, plus présents à l’école et plus heureux dans le temps passé à l’école.

La question de la fatigue est sans doute première. Une personne fatiguée ne peut pas donner le meilleur d’elle même. Elle ne peut rester concentrée longtemps sur une tâche. D’où l’importance des principes de base qu’il est bon de ne pas lâcher : le sommeil qui est le temps de repos et de récupération premier, l’équilibre alimentaire, la nécessité de  savoir s’arrêter ou du moins de lever le pied quand la fatigue commence à s’installer durablement. Il s’agit d’apprendre à écouter son corps. Les premiers signaux d’alerte sont toujours envoyés par le corps.

Des rituels qui structurent le temps. Ils rassurent. Ils font partie des cadres qui participent à construire l’enfant ou l’adolescent. Il y a ceux mis en place dans les temps de cours. Mais aussi tous les entre-deux, tels que les repas. Ils gagnent à être des moments de calme, de pause, d’écoute, de partage.

L’apprentissage de la centration sur une tâche. Effectuer plusieurs choses en même temps participe à accélérer constamment le rythme et à créer  à la longue un état de surstress. Il est nécessaire d’apprendre à se centrer temporairement sur une seule tâche et de faire abstraction du reste. Cela s’apprend dans le cadre des temps de classe. Mais aussi dans tous les “entre-deux” par exemple, aller courir sans  baladeur et sans téléphone. Il s’agit d’être pleinement dans la course et dans les sensations qui me viennent du corps.

La multiplication de temps de pause courts dans une journée. Moins d’une minute suffit pour réduire, voire supprimer un état intérieur de tension ! Encore faut-il la prendre et se centrer sur l’intériorité (respiration, sensations physiques, reconnaissance des émotions, identification des pensées). Des recherches récentes ont montré que trois minutes trois fois par jour d’exercices de centration sur soi avaient des effets très bénéfiques sur les états de surstress. (cf les travaux sur la pleine conscience et sur  la cohérence cardiaque – Jon Kabat Zinn et al).

L’anticipation de l’emploi du temps. Certes il y a l’emploi du temps scolaire, mais il est bon d’apprendre à l’enfant comme à l’adolescent à intégrer l’ensemble des activités de la semaine, à s’organiser, à gérer son temps, à mettre des temps de vide dans les emplois du temps afin de laisser de la place à l’imprévu.

L’apprentissage au discernement. Tout ne peut pas être réalisé. Tout ne peut pas être fait. Tout ne peut pas être obtenu. Tout ne peut pas être contrôlé. C’est apprendre à définir des priorités et à intégrer que ce qui caractérise la dynamique de vie, c’est le changement, l’imprévu.

La question des temps de silence et de calme intérieur. Ils sont nécessaires et indispensables à tout être humain. C’est ce qui fait le plus défaut à l’homme moderne occidental : cette capacité à faire retour sur soi sans jugement, à écouter son corps, ses sensations, l’observation de ses pensées, l’appréciation d’un beau paysage, d’un bon met etc…

En conclusion : la question du rythme scolaire n’est pas qu’une question de durée de cours, de volume d’heures par jour, de découpage de la semaine et de répartition des temps de vacances. C’est plutôt, de mon point de vue, la nécessaire articulation des temps de calme, de pause avec des temps  intenses voire très intenses dans le cadre d’une durée déterminée. Cette question dépasse largement le cadre scolaire et interpelle tous les adultes en charge d’éducation et de responsabilités, parents, enseignants, éducateurs associatifs, politiques. Et si nous adultes, nous tâchions de mettre en oeuvre pour nous mêmes ces principes ? N’est ce pas qu’ainsi l’apprentissage premier se fait ?

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Une réponse à “Le serpent de mer des rythmes scolaires !

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