Bien être pour apprendre, apprendre le bien-être.

D’une réflexion menée au sein d’une classe spécialisée vers le partage au sein d’un Réseau d’Éducation Prioritaire et d’un établissement

Voici le témoignage remarquable et rare, d’une enseignante spécialisée, Elsa Karamucki, qui fait part de son expérience pédagogique sur l’exploitation dans  son enseignement de pratiques visant à développer et apprendre le bien être ensemble à l’école. Il montre combien ces pratiques, pour le moment simplement tolérées, ont toute leur importance et leur place dans le contexte de l’école obligatoire et qu’elles participent bien aux apprentissages scolaires dits fondamentaux.

Au delà d’être une enseignante, Elsa Kramucki, n’en est pas moins une excellente athlète

1.Les origines de la réflexion : un climat de classe empreint d’émotions fortes.

Enseignante spécialisée dans les troubles des fonctions cognitives dans le secondaire, j’ai commencé il y a six ans à mettre en place des temps de calme pour mes élèves avec des objectifs différents :

  • apaiser les émotions vécues en récréation,
  • apaiser les émotions liées au quotidien du domicile,
  • tendre vers une attitude corporelle relâchée, détendue et disponible.

De part ma formation, je me suis appuyée sur la sophrologie pour proposer des exercices basés sur la respiration et la visualisation mentale. Ces temps remplaçaient de longues discussions bien souvent stériles qui empiétaient sur le temps de classe et qui généraient une lassitude ou un énervement des élèves non concernés. Les temps de pratique n’excédaient pas cinq minutes et étaient utilisés à raison de deux à  quatre fois par jour. Du bilan de cette première année d’expérience ressortent les points suivants :

  • Une amélioration de la stabilité humorale des élèves,
  • Une présence corporelle plus posée,
  • Un gain de stabilité du climat de classe,
  • Une entrée dans les apprentissages plus rapide,
  • Moi, enseignante, je me sentais moins fatiguée.

2. Du bien-être comme vecteur d’apprentissage au bien-être  objet d’apprentissage.

Cette première expérience m’a convaincue du bien fondé de ces pratiques pour contribuer à la gestion individuelle et collective, et pour contribuer à un mieux être personnel et de groupe. J’ai complété mes lectures sur la pleine conscience (découverte au sein de ma pratique sportive athlétique), sur la méthode Feldenkrais (découverte en stage de danse contemporaine) mais aussi sur le toucher. J’ai cherché à construire des temps de classe dont l’objectif était le bien-être. Ceux ci ont pris trois formes :

  • Pratique de pleine conscience  avec comme intentions directrices : la résilience, la régulation et l’acceptation des émotions, le lâcher prise, la régénération cognitive, l’observation et acceptation des pensées négatives, la visualisation de pensées positives.
  • Mouvements posturaux et prise de conscience corporelle avec comme intentions directrices : Conscience du corps (les différentes parties et états – relâchement, tension…) de manière statique ou en mouvement par le passage d’une posture à l’autre,
  • Massages pour soi ou pour l’autre avec comme intentions directrices : l’empathie, la connaissance de soi et de l’autre, la bienveillance.

Ces pratiques ont permis de placer le bien être des élèves comme des objectifs disciplinaires et ont été en même temps le support d’apprentissages.

3. D’un climat de classe serein à des effets visés sur les processus d’apprentissage.

J’ai cherché à utiliser ces trois pratiques liés au bien être pour aussi obtenir des effets sur des apprentissages visant une activité cognitive autonome, active et conscientisée par l’élève. Voici les apprentissages visés et les effets des pratiques dites de bien être sur ces derniers :

  • La disponibilité cognitive et les capacités attentionnelles : Les pratiques aident à la prise de conscience, l’acceptation et la régulation des pensées – Elles permettent la régulation et fixation  de l’attention vers un objet proposé – Elles permettent, quand utilisées de manière courte et régulière de régénérer le stock attentionnel par le lâcher prise.
  • La prise d’information et l’observation : Les pratiques permettent à l’élève d’aborder avec une intention positive des activités nécessitant un engagement cognitif conséquent – Elles guident l’élève dans une démarche méta-cognitive à adopter face à une tâche.
  • L’utilisation des mémoires : Les pratiques guident l’élève dans sa mémoire à long terme pour récupérer un élément de contexte (élément lexical, image, tableau, extrait vidéo, moment vécu….) sur lequel il pourra s’appuyer pour se remémorer le contexte global d’apprentissage.
  • La métacognition : Les pratiques aident l’élève à prendre conscience du cheminement de la pensée pour raisonner et lui permettre la réalisation d’une tâche – L’élève apprend à se distancier de la tâche pour mieux la comprendre et prendre conscience de ce qu’il doit mobiliser pour la réaliser.

Fort de ces observations et des effets apportés par ces temps pratiques quotidiens, l’idée de partager s’est imposée.

4. De la classe à un partage en réseau.

Depuis 2016, un échange avec une enseignante de CE1 du REP s’est mis en place. Et ce sont les collégiens (élèves de ma classe) qui sont venus initier les élèves de la classe primaire à ces pratiques.

  • la première année nous avons travaillé sur la conscience de soi par le corps, par les émotions et dans l’environnement.
  • la deuxième année nous avons axé sur les émotions avec la progression suivante : Vivre et revivre des émotions pour les identifier et les verbaliser – Prendre conscience des sensations et états du corps en fonction des émotions perçues – Faire évoluer un état émotionnel et corporel – Susciter le bien être chez l’autre.

5. Sensibilisation du personnel et des élèves du collège, bilan de deux journées de découverte.

Dans la cadre de la valorisation des pratiques, les élèves de ma classe ont organisé deux journées de découvertes. La séance menée était une séance de pleine conscience de dix à vingt minutes en fonction du public, voici les observations et remarques des participants, élèves d’autres classes, enseignants, personnels du collège, parents.

  • Élèves : Hormis un élève sur cinq classes ! tous se sont impliqués dans les situations proposées –  4/5 des élèves ont déclaré avoir ressenti quelque chose durant la séance, voici les mots les plus entendus lors de la remontée, ça fait du bien – détendu – décomposé – sensation d’être dans le vide – bien-être dans tout le corps – on oublie où on est – décontracté – zen – je me suis fait un film dans la tête et j’étais trop bien.
  • Enseignants et personnels du collège : Tous se sont impliqués.  Voici les idées qui ressortent du partage de l’expérience en fin de séance : Il faudrait faire cela en début d’année pour aider les enseignants à le mettre en place dans leurs classes – Comment faire alors que j’ai mon cours à assurer ? – On devrait faire cela tous les jours même nous les adultes – On se sent reposé – C’est comme si j’avais fait une sieste – C’est comme si on redémarrait une nouvelle journée.
  • Parents des élèves de la classe  : Tous se sont impliqués. Dans le temps d’échange sont ressortis trois points : décomposé (sensation) – j’ai vu mon enfant autrement – Ça doit être bien pour mieux travailler en classe.

6. Le bilan et les perspectives

  • Vers une approche systémique du bien-être. Il apparaît, au travers de cette expérience, que les pratiques proposées permettent de tendre vers un mieux être des élèves et des enseignants, et ont un impact positif sur les apprentissages. Ainsi, le bien-être peut être à la fois objectif à part entière et support pour des apprentissages adaptés et efficients. Toutefois, une réflexion autour d’une approche systémique du bien-être avec l’ensemble des acteurs de l’établissement et de sa périphérie semble nécessaire. Pour cela, le travail d’équipe doit être au cœur de la démarche, les partenaires doivent s’associer et une réflexion en parallèle sur la parentalité ne peut être ignorée.
  • Pérennisation de l’action en 2018/2019 au sein du réseau avec la même classe de CE1 et une nouvelle classe de maternelle. Au sein de l’établissement, une proposition d’atelier pour les élèves et le personnel sur le temps de la pause méridienne est envisagée.

Merci à Madame Elsa Karamicki de ce partage. Il montre encore une fois le positif des pratiques  dites de bien-être dans le contexte scolaire. Ce qui est d’autant plus intéressant c’est que ce sont des élèves eux mêmes qui deviennent des instructeurs pour leurs pairs, puis pour des enseignants et des parents. C’est aussi en ce sens que cette expérimentation et innovation pédagogique est tout simplement remarquable et mérite d’être partagée au plus grand nombre.

Raymond Barbry d’après le texte de Elsa Karamucki, le 22 août 2018.

3 réponses à “Bien être pour apprendre, apprendre le bien-être.

  1. Merci pour ce partage. Cet article est très inspirant. J’aimerais mettre en place de telles pratiques dans ma classe de CE1 à la rentrée. Y aurait-il possibilité de rentrer en contact avec Mme Karamucki ou avec l’enseignante de CE1 dont vous parlez?
    Merci à vous !

  2. Pingback: Méditation de pleine conscience à l’école, état de la recherche scientifique et de la recherche action | Raymond Barbry

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