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Retour en classe : Le stress, un vrai défi pour l’école de demain / Une table ronde du réseau CANOPE

Une réalisation de Aurélie Dulin et Fanny Milhe-Poutingon

Atelier Canopé 38- Grenoble - Ressources numériques - Grenoble ...

Autour de cette table ronde, deux professionnels partagent avec nous leur expertise sur la gestion du stress sous l’angle du sport et de la médecine.
Pour pouvoir aborder sereinement le retour en classe au troisième trimestre, ainsi que la rentrée de septembre, la communauté éducative aura à gérer la question sensible du stress des élèves. Nous avons invité deux spécialistes du sujet, Martine Orlewski, médecin, et Raymond Barbry, formateur pour faire le tour de la question et, pourquoi pas, en tirer un bénéfice pour l’école de demain.

Réouverture des écoles… Vigilance quant au sur-stress, ou comment faire avec les peurs et ne pas sur-ajouter ?

Dans cette crise, nombre de personnes ont ressenti, ressentent et ressentiront pour le moins, du stress, de l’inquiétude, puis de l’angoisse, et voire de l’anxiété. Un sondage sorti ce vendredi en France estime que 41% des français sont en état de mal être et d’angoisse quant à cette phase de confinement et sa sortie. Les peurs sont là, bien présentes : peur du covid, peur de la crise économique, peur d’une crise politique majeure, peur des changements climatiques et surtout la peur de l’incontrôlable, de l’imprévisible et de l’incertitude.

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Concernant les établissements scolaires la France a fait le choix de la réouverture progressive dés le 11 mai en fonction des niveaux et des régions. D’autres pays ont pris la décision de clore l’année scolaire 2019/2020 et de reprendre à la rentrée de septembre. A chacun et chacune de se positionner, d’autant que les parents ne sont pas tenus de remettre leurs enfants. La possibilité de la continuité pédagogique reste de mise. Le cadre des conditions de réouverture des établissements est drastique (cf le document du MEN) et questionne fortement les enseignants quant à sa mise en œuvre concrète. Les semaines qui viennent nous éclairerons quant à la faisabilité !

Une reprise à nulle autre pareille !

Au delà du cadre qui pose les conditions de reprise et qui marque une rupture totale avec les conditions normales de classe à jamais connues à ce jour (distanciation, nombre d’élèves, restriction des activités collaboratives, conditions sanitaires….),  les chefs d’établissements, les enseignants et le personnel éducatif auront à faire en sorte que les élèves qui reprendront se sentent au mieux dans les classes et l’établissement. Mais comment faire ? Comment faire preuve de la sérénité nécessaire dans un contexte sociétal anxiogène qui impacte aussi les adultes en charge d’éducation dans l’école ? Comment faire en sorte  que, malgré toutes les contraintes, les enfants et les jeunes se sentent dans un espace sécuritaire et bienveillant ?

Les conséquences sur les enfants, les adolescents du confinement et de la pandémie.. (document issu de l’Académie de Lille)

Au plan scolaire :

  • le décrochage et les difficultés en lien avec l’absence ou l’insuffisance d’aides, d’accompagnement, d’accès au numérique.
  •  le peu ou pas d’accompagnement spécifique pour les enfants présentant des troubles d’apprentissages.

Au plan physique : 

  •  la fatigue en lien avec à la surexposition aux écrans.
  • la dérégulation du rythme veille/sommeil.
  • l’apparition ou aggravation de la surcharge pondérale et de l’obésité (grignotage, sédentarité, absence d’activité physique).
  • l’amaigrissement et carences alimentaires dues aux difficultés financières des familles.
  • les conduites addictives (écrans, produits).
  • les interruptions des soins médicaux et de rééducation (dentaires, dermato, orthophonistes…).
  • la négligence et/ou interruption des suivis et prises en charge des maladies chroniques.
  • la maltraitance physique.

Au plan psychique, les répercussions psychiques des épidémies et des confinements sont connus en voici les principales :

  • la peur d’être contaminé, de mourir et de contaminer les autres.
  • l’ isolement social qui entraîne frustration, ennui, solitude non désirée.
  • la durée du confinement et l’incertitude quant aux suites.
  • l’angoisse, les phobies (microbes), les obsessions et toc (nettoyage des mains), les troubles du sommeil, la perte de l’appétit, la fatigue et l’irritabilité, les troubles de l’attention, la morosité voire la dépression.
  • le syndrome du stress post traumatique (inscription dans la durée), perte des routines structurantes de l’école, les parents anxieux et moins protecteurs rendent les enfants vulnérables.
  • le confinement a mis un arrêt à certains suivis psychologiques.
  • le contexte de pandémie peut réactiver des événements de la vie antérieure telles que, la maladie, la mort.
  • le renforcement d’autres problématiques, cyberharcèlement, maltraitance, violences conjugales.

Une société de la Peur !

Cette crise pandémique mondiale n’a fait que raviver les peurs et la Grande Peur de l’être humain, celle de la mort qui est tue et cachée dans notre modèle matérialiste et consumériste qui nous a conditionnés à tout vouloir contrôler ! Cette pandémie nous rappelle cette réalité fondamentale, la vie, la mort ne se contrôlent pas. L’imprévisible et l’incertitude restent de mise ! Notre modernité immature refusent que les choses viennent d’ailleurs, de l’autre, des autres, ce que Lacan dénommait le grand « Autre ». Elle veut que tout vienne d’elle ! Le transhumanisme est la concrétisation et la forme abouties de cette immaturité.

Cette peur commentée à longueur de journée et alimentée par la plupart des médias s’est décuplée ces dernières semaines. Elle laisse entrevoir un monde de contrôle, de surveillance, de prévention et de sécurité qui  envahit tout et en devient excessif et maladif ! Cette peur ne tolère plus la vie avec ses aléas, ses épreuves, ses confrontations, ses échecs,  dévitalise les êtres humains, les rend frileux, peureux, méfiants, anxieux, hagards, tristes, exsangues , aigris…

Comme le souligne avec force Marie de Hennezel et Bertand Vergely (in une vie pour se mettre au monde) l’être humain a une vocation, celle de devenir. Devenir signifie que l’homme a un avenir. Il a comme vocation la vie. De plus en plus de vie !

Relativiser et remettre à sa juste place cette crise sanitaire !

Certes cette pandémie du covid 19 a quelque chose de dramatique. Il suffit d’entendre les témoignages des personnels de santé de réanimation ou ceux des personnes atteintes du covid qui en sont sorties. Mais est-ce que nous n’en faisons pas trop dans la dramaturgie ?

Je partage le point de vue d’André Comte-Sponville  qui nous met en garde contre la tentation de faire de la santé une valeur suprême au delà de toutes les autres et aux dépens de la justice et de la liberté. « Je respecte strictement le confinement, mais ça ne veut pas dire qu’on doit entrer dans ces discours qu’on entend sans arrêt à la télévision ».

De quelques rappels :  depuis le début de la pandémie, des crises graves comme la guerre en Syrie et le réchauffement climatique sont absentes des informations. « Tous les ans, 9 millions de gens meurent de malnutrition, dont 3 millions d’enfants dans le monde. Neuf millions de morts, c’est quand même plus grave que les 270 000 morts actuels de la COVID-19! ».

Par-dessus tout, les médecins ont pris le pouvoir dans nos sociétés, ce qu’on appelle le « panmédicalisme », soit de « faire de la santé la valeur suprême, et donc soumettre toute notre vie, nos sociétés,  à l’unique exigence   de la médecine ».

L’interview complet de A.Comte-Sponville sur radio canada : https://ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/bien-entendu/segments/entrevue/168386/andre-comte-sponville-philosophe-sante-medecins-covid-19?fbclid=IwAR0iJ1snDd61x0-ES55n6FCNpduwqwnKMdPlid6CBwwxWsNyKA_GBCvnUsA

Alors quoi faire ? Comment se positionner ? Comment ne pas sur-ajouter du stress à l’état d’angoisse latent ?

D’abord travailler ses propres peurs d’adultes, les conscientiser, les accepter (cf l’article précédent : https://agepsraymondbarbry.wordpress.com/2020/05/03/reouverture-des-ecoles-faire-temporairement-son-deuil-de-la-pedagogie/).

Ensuite être, autant que faire ce peut, en confiance en soi et dans l’équipe. Nous connaissons par l’expérience et par les recherches, le phénomène de contagion émotionnelle. Il s’agit de l’influence inter-relationnelle des émotions et des effets sur la dynamique collective. Cette influence joue dans les deux sens, négatif comme positif. Cette contagion émotionnelle, par son influence directe sur les émotions, les jugements et les comportements des adultes comme des enfants et des jeunes, peut provoquer des effets d’entraînement subtils et cependant importants dans les groupes, les classes et les établissements. Plus nous serons dans l’angoisse et plus cette dernière va se répandre. Plus nous serons dans le calme et plus ce dernier gagnera ! C’est d’abord et avant tout une posture intérieure qui s’entretient par la conscience que nous avons de nos pensées, de nos émotions.

Enfin travailler les priorités pédagogiques qui ne peuvent être celles d’avant la crise. Cela paraît évident..mais encore faut-il le rappeler ! Ce qui va prévaloir durant ces deux mois et peut être même certainement à la rentrée de septembre ce sont les compétences dites psycho-sociales. Faire en sorte que les enfants, les jeunes et les adultes vont élaborer du sens à ce qui arrive dans une appropriation collective.

Et qu’en sera-t-il de l’accompagnement des équipes éducatives durant cette fin d’année scolaire ? Depuis le début du confinement les enseignants, les chefs d’établissements, les CPE et l’ensemble du personnel éducatif ont déployé beaucoup d’énergie dans la continuité pédagogique. La reprise avec le cadre sanitaire va provoquer une tension supplémentaire, d’autant que nous n’avons aucune expérience en la matière ! Souhaitons que les tutelles, les hiérarchies seront à la hauteur de l’accompagnement. Il en va de la santé mentale des équipes éducatives.

Raymond Barbry le 9 mai 2020.

 

Et si on parlait d’accompagnement et de suivi pédagogique…Plutôt que de continuité !

En fonction des académies nous en sommes à trois ou quatre semaines de fermeture des établissements scolaires, confinement oblige. Ce n’est pas terminé. A ce jour nous n’avons aucune visibilité quant à la réouverture des établissements scolaires. Et toutes les hypothèses peuvent être posées (début mai ? mi mai ? début juin ? mi juin ? rentrée de septembre ?).

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Passer la surprise et l’engagement tout azimut, force est de reconnaître que nous nous engageons dans une épreuve d’endurance et que nous devons nous préparer à ce que cette phase se prolonge pendant plusieurs semaines, voire des mois.

Les vacances de Printemps viennent bien à propos pour se poser, analyser, réfléchir sur ce qui a été vécu, expérimenté depuis la mi mars en matière de continuité pédagogique et poser le cadre de ce qui semble le plus pertinent à mettre en œuvre dans la suite de cette phase de fermeture des établissements scolaires.

1/ Un engagement de l’ensemble du personnel éducatif.

C’est ce qui ressort de la plupart des enseignants, de tout le personnel éducatif, des directions d’établissement et des remontées tant des représentations syndicales, que des associations de parents, que des rectorats et des directions diocésaines.

Cet engagement a cependant manqué de cohérence du fait d’un déficit de cadrage de la continuité pédagogique au départ de la mise en confinement, mais aussi aux difficultés techniques inhérentes à des systèmes non adaptés et non préparés. Mais pouvait-il en être autrement ? C’est la première fois de notre histoire contemporaine que nous sommes confrontés à une telle situation qui impacte le monde en son entier.

Vous avez dit continuité ? Ce terme a induit l’idée de poursuite des enseignements. On continue la classe à la maison. On poursuit sur les programmes. Même si très rapidement, le ministère, les rectorats, le secrétariat de l’enseignement catholique pour le privé sous contrat on définit le cadre de cette continuité, à savoir :

  • Pas d’avancée sur les programmes.
  • Pas dévaluation à caractère sommatif. A savoir que toutes les évaluations durant la phase de fermeture des établissements ne peuvent être prises en compte dans le contrôle continu. Elles ne peuvent avoir qu’un caractère formatif.
  • Entretenir les acquisitions tant disciplinaire que méthodologique.
  • Maintenir du lien avec les élèves et éviter le décrochage scolaire.

Pas étonnant qu’ici et là dans certains établissements ce soit produit quelques dérives qui ne prennent pas en compte ce cadrage et les principes de base de l’enseignement et de la formation à distance, c’est ainsi que les dérives suivantes ont été observées :

  • Un volume d’heures de connexion en distanciel égal aux emplois du temps, via les classes virtuelles.
  • Une avancée sur les programmes.
  • Des évaluations sur les DM (devoir maison) prises en compte dans le contrôle continu ou annoncées ainsi aux élèves.
  • Une obligation de se connecter sous peine d’être considéré comme « absent ».

La « continuité pédagogique » est comme l’horizon, plus on avance, plus il s’éloigne. Faire croire que l’école à la maison, c’est comme l’école en classe est une aberration, ce n’est même pas l’école ou l’enseignement à distance.

2/ La classe à la maison, un oxymore (un mot chasse l’autre) !

Je reprends ici l’idée du psycho-pédagogue belge, Bruno Hombeeck.  On ne mélange pas école et maison !
 » Une classe c’est un groupe d’élèves mais c’est aussi un endroit et ce n’est pas chez soi ».
Les deux espaces, la maison et la classe, sont distincts et doivent le rester. »

LES PARENTS NE SONT PAS DES PROFS ! Mais dès lors que beaucoup d’élèves continuent de recevoir du travail à distance, les parents doivent-ils aider et accompagner leurs enfants scolairement ? « C’est compliqué » pour Bruno Humbeeck. Le co-enseignement doit être réservé à des acteurs qui n’ont pas de lien affectif fort avec l’enfant : « C’est la grande difficulté de l’école à la maison. Même les enseignants qui enseignent à leurs propres enfants s’énervent en faisant les devoirs alors que ce sont d’excellents enseignants dans leur classe. Il y a une angoisse d’imaginer que son enfant puisse ne pas savoir« .

OUBLIER LA PERFORMANCE. En cette période particulière l’école ne peut donc pas continuer comme si de rien n’était en comptant sur la disponibilité des parents. Elle doit pouvoir s’adapter et être à l’écoute des élèves. C’est vraiment important que les enseignants parlent du ressenti de cette période avec leurs élèves. C’est vraiment important que les enseignants se donnent ce mandat. Le fantasme de la continuité pédagogique tend à effacer la réalité : l’école, essentiellement, ce sont des élèves avec un prof. Et plus ils sont petits, plus l’importance de ce lien direct est primordiale.

Un sondage de la FCPE dans les Pyrénées orientales, a montré que 50% des parents d’écoliers peuvent suivre sans difficulté le travail de leur enfant, 40% des collégiens, 30% des lycéens, et que 12 % des élèves ont décroché dans ce département !

3/ Prise de conscience de la fracture sociale et de la fracture numérique.

« Selon les définitions et les études, il y aurait entre 5 et 18 millions de Français éloignés, voire exclus, du numérique en France. Ce qui crée à l’intérieur des familles et entre elles des facteurs multiples d’inégalités vis-à-vis du numérique ayant des conséquences éducatives majeures dans la période de confinement. Si on prend l’estimation ministérielle, à 6,5 %, de la population scolaire aujourd’hui « perdue », cela fait tout de même 806 000 élèves sur le bord de la route. »

« Sur le terrain : tous âges confondus, les plus lésés sont les élèves fragiles. Pas seulement ceux qui n’ont pas internet ou d’ordi, comme on le résume un peu trop facilement , mais ceux qui ont besoin de l’enseignant à leur côté. Elle est là, la faille, la béance : dans cette absence de relation qui seule permet de maintenir, au quotidien, les plus fragiles sur le chemin. On a beau, de chez nous, différencier, donner de l’aide, des indices, renvoyer à des capsules vidéo, renseigner et guider par message, par mail, par téléphone, au final l’élève est seul devant son travail et les élèves pour une bonne partie ne savent pas tous être seuls face à la tâche. »

5/ l’enseignement à distance ne s’improvise pas !

L’enseignement en distanciel n’est pas la duplication du présentiel, qui plus est dans un contexte de confinement qui impose une charge psychologique conséquente chez nombre d’enfants, d’adolescents et de jeunes. Nous sommes dans une phase particulière où n’existe que le distanciel. Or nous savons que le distanciel est d’autant plus efficient qu’il s’articule au présentiel.

L’enseignement à distance requiert de l’apprenant : de l’autonomie et de l’engagement. Et cette autonomie ne se décrète pas, ne s’improvise pas. Elle s’apprend. Demander à un élève de collège, seul toute la journée de se connecter à la classe virtuelle sans interaction directe avec ses pairs et ses enseignants n’est possible que pour une minorité d’entre eux.

Il nous faut mesurer la charge psychique et le degré de motivation (engagement) que demande cet enseignement à distance dans le contexte particulier du confinement.

6/ Acceptation de l’incertitude.

Nous ne pouvons ignorer que le contexte de pandémie participe à augmenter le caractère angoissant de la période. Sans compter que la non visibilité sur les mois à venir, date de reprise des classes, date de la fin du confinement, la clarification sur les conditions de validation de l’année scolaire génèrent une incertitude grandissante.

Comment se mettre en projet sur les semaines et mois à venir ? Vaste problématique que nombre d’adultes ont du mal appréhender eux mêmes. Accepter de vivre dans l’incertitude n’est pas dans les habitudes de notre culture et du fonctionnement de notre système éducatif conditionnés aux logiques programmatiques, procédurales et de contrôles où tous les éléments du système  s’enchaînent logiquement et rationnellement. Et là nous voilà brutalement dans l’incapacité de contrôler, le temps, les activités, les examens même. La logique implacable et immuable de l’année scolaire et des enchaînements logiques, emplois du temps, examens, dossiers explosent. Et nous voilà projetés dans l’improvisation, dans l’expectative, mais aussi en pleine innovation et créativité.

7/ Apprendre le lâcher prise.

Nous voilà jetés pour une bonne partie de la population dans le non contrôle des événements. Nous dépendons de décision qui nous dépassent. Et du reste même les responsables politiques, les responsables de la santé publique, les dirigeants d’entreprises publiques comme privées, les chercheurs, les scientifiques, les prospectivistes et autres experts sont dans l’incapacité aujourd’hui d’avoir une vision claire des mois à venir.

Dans ce contexte de non visibilité et de non contrôle, nous avons dans les métiers de l’éducation et de la formation à témoigner par notre posture de l’acceptation de cette réalité et de l’engagement dans nos missions. Les personnels de santé, de l’entretien, de l’alimentaire, de la terre, du transport nous montrent combien cette posture est aujourd’hui déterminante et nécessaire. Ils nous montrent combien ils ont de la valeur aujourd’hui et que notre société tient parce qu’ils tiennent !

Le lâcher prise, n’est pas le laisser faire, le laisser aller ou le non agir. C’est l’agir dans l’acceptation de l’incertitude. C’est permettre à l’intelligence collective d’agir en mutualisant les intelligences intuitives et rationnelles de chacun.

Pour conclure…

Et si on parlait plutôt de suivi et d’accompagnement que de continuité ?

Ce dont les enfants, les adolescents, les jeunes ont besoin encore plus aujourd’hui, ce sont d’adultes capables de les écouter, de les accompagner, de les soutenir, de les rassurer.  Les enseignants et l’ensemble des personnels de l’éducation ont à y répondre dans le cadre qui leur est imparti, à savoir :  maintenir les liens, réduire les décrochages, entretenir les acquis, agir contre la sédentarité galopante en cette période de confinement…

Faut-il rappeler que les enseignants n’ont pas besoin qu’on leur dise comment ils doivent faire. Ce dont ils ont besoin, c’est d’accompagnement, d’écoute, de partage sur leurs pratiques et leur engagement, de mise en liens entre eux. C’est sur ce point que les instances de tutelle doivent mettre leur énergie et leur priorité qui plus est en cette période.

Raymond Barbry le 14 avril 2020.

Éduquer, enseigner dans un contexte de mutation sociétale (conférence de la journée du 12 février à Amiens).

Ce sont plus d’une centaine d’enseignants du cycle 2 des écoles primaires du département de la somme qui ont participé à cette journée du 12 février organisée à l’instigation de Martine Dargent (chargé de mission) et l’équipe de la DD  d’Amiens. Le contenu de cette journée a été élaboré conjointement par Maud Agasse de l’Ifp de Lille et Raymond Barbry-AGEPS.

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Une conférence de Raymond Barbry en matinée qui a été introduite et conclue par deux temps de sophrologie menés par Christelle Ringeval (CPE et sophrologue).

Cette conférence avait pour but de poser la problématique actuelle, les enjeux et défis posés à l’éducation dans cette période particulière de transition sociétale voire civilisationnelle. Voici en résumé les points qui ont été abordés :

1. Nous sommes dans une phase transitionnelle comme nous en rencontrons tous les 500 à 600 ans. L’histoire de l’humanité nous a montré que ces phases de transition ont une durée de 50 à 60 ans. Le début de celle que nous vivons aurait débuté au moment du 1er choc pétrolier (vers 1970). Une telle phase génère des tensions, des crises, de la peur et de l’angoisse sur l’incertitude du monde à venir. Mais c’est aussi une chance, car ce sont dans ces phases qu’émergent les réponses aux différents  problèmes posés à l’humanité.

2. De quel côté allons nous basculer ? Vers le sapiens-demens ou le sapiens-sapiens, comme Edgar Morin nous l’a présenté et que je reprends enrichi des travaux de philosophes, de scientifiques, de chercheurs, de théologiens, de politiques.

  • De quelques repères qui caractériseraient une époque marquée par le « démens » et qui mettraient en danger notre humanité à moyen, voire à court terme : le matérialisme – le transhumanisme –  la compétition exacerbée et le culte de la performance –  le néo-libéralisme non régulé et le capitalisme cognitif – le culte du patriarcat (le côté masculin reste dominant) – l’exploitation et l’épuisement des ressources de la terre –  l’exploitation de l’être humain (ubérisation, esclavagisme moderne) augmentation de la pauvreté et de la précarité, l’écart grandissant entre les plus riches et le reste de la population – la robotisation et développement de l’IA non régulés –  la peur et la non acceptation de notre finitude ou la peur de la mort considérée comme une fin….
  • De quelques repères qui caractériseraient une époque marquée par le côté « sapiens » et qui favoriseraient la poursuite de la vie sur notre planète dans des conditions acceptables pour ses habitants : le post-matérialisme (la vie est plus que de la matière) – le lien entre science et spiritualité – l’économie participatif, la coopération, l’entraide et le partage s’imposent – la conscience est plus que l’émanation du cerveau (on parle de conscience extra-neuronale) – le matriarcat prend sa place et l’équilibre féminin, masculin prend racine – la terre « Gaïa » est un organisme vivant – le panpsychisme, le transpersonnel et l’ecopsychologie deviennent des cadres de référence pour comprendre la vie – la vie, c’est le lien, l’interaction, tout est relié – le vide et l’invisible be sont pas  rien, il sont remplis d’informations – la mort n’est pas une fin, mais un passage….

3. En cette période de mutation, nous sommes interpellés sur toutes les dimensions de notre humanité : les valeurs, le religieux, l’économie, le politique, la science. Ces changements en cours touchent aux aspects les plus profonds de nos vies, la relation homme-femme, le sacré, la vérité, le statut de la raison et de la science, mais aussi de la conscience du temps, de l’espace et du bonheur. C’est bien notre manière de vivre « moderne » qui est en crise. Notre manière de penser trop analytique, mentale et rationnelle ne satisfait plus. Il est normal de sentir cette angoisse car ce sont les plaques tectoniques qui bougent !

  • Effets et conséquences de cette mutation sociétale sur l’éducation.  A quel monde préparons nous, les enfants, les adolescents, les jeunes ? Ce sont eux qui auront à trouver dans les années qui viennent des solutions qui n’existent pas encore et que nous ne pouvons pas encore imaginer. Il s’agit de leur apprendre à penser et agir « out of the box » (On ne résoud pas des problèmes avec des solutions qui ont créé ces problèmes).

4. Un état des lieux actuels en éducation dans les pays reconnus comme modernes et ayant comme modèle de référence le monde occidental.

  • Au cours des 15 dernières années, les chercheurs nous ont donné des statistiques de plus en plus alarmantes sur une augmentation aiguë et constante de la maladie mentale infantile qui atteint aujourd’hui des proportions épidémiques.
  • Voici quelques données chiffrées : Un enfant sur cinq a des problèmes de santé mentale –  Augmentation de 43 % du TDAH (des difficultés d’attention et de concentration, des symptômes d’hyperactivité et d’hyper kinésie, état d’hyperactivité particulièrement diagnostiqué chez les enfants et des problèmes de gestion de l’impulsivité – Une augmentation de 37 % de la dépression chez les ados – Une augmentation de 200 % du taux de suicide chez les enfants âgés de 10 à 14 ans (400% aux EU).
  • Mais aussi : Une perte des qualités physiques et motrices (de 15 à 25% en quinze ans) – Perte des capacités attentionnelles. Le temps moyen de concentration soutenu chutant à 9 secondes ces dernières années, alors qu’il était de 3mn il y a une vingtaine d’années, 45 secondes il y un peu plus de cinq ans  – La diminution du temps de sommeil avec les conséquences sur l’état de fatigue générale, la croissance et la mémorisation – Le temps chronophage passé devant les écrans (> de 7h00 en moyenne en France)- La sur-stimulation et la perte drastique des temps de silence (ennui, calme…) – Une alimentation surchargée en sucre.

5. État des lieux concernant les enseignants aujourd’hui en France et plus particulièrement pour le 1er degré.

  • Augmentation de l’épuisement professionnel dans tous les métiers de l’éducation. Pour le 1er degré, une estimation en fonction des contextes et des niveaux de responsabilité donne des % oscillant entre 13 et 20% (MGEN, MEN). Faut-il rappeler qu’à partir de 8% d’épuisement professionnel dans une organisation il est estimé que cette dernière met en danger les personnes !
  • Au sujet du stress professionnel et plus particulièrement du sur-stress qui mène à l’épuisement professionnel dans la durée, je fais le constat suivant depuis plus de quinze ans. J’observe une augmentation constante du niveau de stress professionnel. Sur l’échelle de Légeron qui comporte 5 niveaux de stress professionnel, le pourcentage d’enseignants  qui atteignent les niveaux les plus élevés (4 et 5) ne fait que croître. Aujourd’hui ce sont plus de 60% des personnes travaillant en milieu éducatif 1er degré qui atteignent ces niveaux.
  • Mais aussi, l’augmentation des démissions – l’augmentation des dépressions et des suicides – Une généralisation de la perte de sens.
  • Cependant, les enseignants français s’investissent beaucoup et sont reconnus comme de très bons professionnels. C’est ainsi que les derniers données de l’OCDE montrent que les professeurs des écoles français sont celles et ceux qui travaillent le plus face à élèves >de 900 heures/an (tâches visibles), qu’ils ont les classes les plus chargées en nombre d’élèves (avec les EU et l’Irlande), qu’ils sont celles et ceux qui ont le plus de temps de travail en tâches dites non visibles (réunion, préparation, correction, accompagnement des enfants etc…). 80% des enseignants font au mieux et plus que ce qu’ils peuvent. C’est une des professions qui a, avec le milieu de la santé, une très haute conscience professionnelle (parmi les plus élevées).

6. Que faire ? Nous sommes face à trois réponses possibles :

  • Se plaindre et augmenter l’état de mal être professionnel et personnel.
  • Laisser faire et laisser aller…le fameux « A quoi bon..tout est foutu ! » ou  » Après moi le déluge » !
  • Agir et construire des réponses adaptées au contexte local (ressources, contraintes).  C’est à dire, d’abord se faire confiance à soi et aux autres (équipes). Si nécessaire entrer en résistance  et s’opposer aux injonctions institutionnelles et politiques parfois dépourvues de sens et non réalistes.

7. Propositions pour agir, éduquer au sapiens-sapiens et répondre aux besoins fondamentaux de développement de l’être humain.

Les propositions qui viennent n’ont rien de révolutionnaires. Elles sont déjà ici et là mises en pratiques dans de plus en plus d’écoles et de classes. Elle ont pour la plupart étaient découvertes il y a de cela bien longtemps et font partie de ce que nous appelons la panoplie des outils dites des « pédagogies nouvelles » (plus d’un siècle pour certaines !). Il s’agit de les adapter au contexte de notre époque.

SURTOUT et AVANT TOUT

Le monde n’a plus besoin de battants, de gens qui réussissent, il a besoin de rêveurs, de personnes capables de reconstruire et de prendre soin d’eux-mêmes, des autres et de l’environnement… et surtout, surtout, on a tous besoin aujourd’hui, plus que jamais, de gens heureux.

Un professeur heureux peut changer le monde ! (Thich Nhat Hanh et Katherine Weare)

  • Proposition 1 / Apprendre le bien être. Nous reprenons ici une des idées fondamentales de la psychologie humaniste et transpersonnelle (Rogers, Maslow, Grof…), relayée par la psychologie positive et mise en valeur par cette phrase de Mathieu Ricard : Le bonheur n’est pas quelque chose qui nous arrive, mais une compétence que nous développons. L’état de bien être s’apprend et se transfère. La psychologie humaniste et positive nous offre une multitude d’outils qui peuvent être exploités en classe.
  • Proposition 2 / Développer l’attention-concentration en en faisant une priorité transversale et quotidienne. Il existe de multiples outils à ce sujet (méthode Vittoz, les pratiques de pleine attention ou méditation, le yoga, la sophrologie, la gestion mentale, la métacognition), mais aussi et surtout toutes les activités mettant le corps en action (activités physiques, le chant, la danse, la musique, le dessin, les arts plastiques, les jeux coopératifs etc…).
  • Proposition 3 / Placer des temps de repos et de calme, plus particulièrement après la pause méridienne. Aussi appeler les « micro-siestes ». Elles sont nécessaires et indispensables d’autant que les enfants dorment moins actuellement.
  • Proposition 4 / Placer des temps de lecture systématique quotidiennement. Les effets de ces temps de lecture personnelle sont maintenant connus au delà de l’acquisition de la lecture. C’est par ce bais que se développent aussi l’imagination, la créativité.
  • Proposition 5 / Remettre les temps d’activités physiques quotidiennes en priorité (motricité globale, motricité fine…). L’activité physique ce n’est forcément le temps d’EPS ou des activités sportives. Ce sont toutes ces activités pédagogiques qui mettent le corps en mouvement.
  • Proposition 6 / Poser dans la journée des temps de silence qui se répètent régulièrement. Antoine De Lagaranderie donnait comme repère 3 fois 1mn de silence par heure de classe, soit 18mn pour une jurnée de classe.
  • Proposition 7 / Exploiter pédagogiquement les outils du numérique en fonction de l’âge des enfants. Il ne s’agit pas de rejeter ces outils, mais de les adapter au contexte et aux besoins éducatifs (voir la règle de maîtrisons les écrans : 3ans-6ans-9ans-12ans).
  • Proposition 8 / Apprendre les enfants à se confronter à la difficulté et à l’effort. Il n’y a pas d’apprentissage sans la prise en compte de cette vérité de base valable pour tous les champs de notre vie !
  • Proposition 9 / Apprendre à débattre, à écouter, à clarifier ses pensées. Nous disposons de nombre d’outils en ce domaine, je pense plus particulièrement aux ateliers « philo » dés la grande section maternelle.
  • Proposition 10 / Apprendre par le jeu et la coopération. Jouer pour un enfant c’est sérieux et impliquant. Une somme d’acquisitions se réalisent par ce biais. Réhabiliter tous ces jeux est pédagogiquement nécessaire d’autant que dans le contexte familial leur temps consacré s’est considérablement réduit. La surexposition aux outils numériques en étant la cause première.
  • Proposition 11 / Développer l’empathie, la compassion et la bienveillance dés l’entrée dans la scolarité. Elle s’apprennent, se développent, se renforcent au quotidien par les activités coopératives, par  les jeux de rôles et le théâtre, la communication non violente et les activités quotidiennes d’une vie de classe. Nombre d’enseignants le font intuitivement.

En conclusion deux points :

L’être humain a des capacités extraordinaires le plus souvent inexploitées voire ignorées par le sujet lui même. Il est de notre responsabilité d’enseignant, d’éducateur d’en permettre l’émergence, tout en sachant que c’est toujours à l’autre qu’appartiendra la décision de l’engagement. Mes expériences professionnelles d’enseignant, de formateur, d’entraîneur, de coachs m’ont monté qu’il suffisait souvent de peu de choses pour les faire émerger et les rendre conscientes chez l’autre. Mais, je n’ai aucune prise sur la décision de l’autre. Il restera toujours une part de mystère, et c’est tant mieux ainsi.

Face à la morosité ambiante, agir. Chacun à son niveau, dans la classe, dans l’école et avec son réseau recréer les trois liens nourriciers de la vie humaine :

Le lien à soi (intériorité)
Le lien avec les autres (fraternité-coopération)
Le lien avec l’environnement (nature)

Raymond Barbry, le 17 février 2020.