Et si on parlait d’accompagnement et de suivi pédagogique…Plutôt que de continuité !

En fonction des académies nous en sommes à trois ou quatre semaines de fermeture des établissements scolaires, confinement oblige. Ce n’est pas terminé. A ce jour nous n’avons aucune visibilité quant à la réouverture des établissements scolaires. Et toutes les hypothèses peuvent être posées (début mai ? mi mai ? début juin ? mi juin ? rentrée de septembre ?).

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Passer la surprise et l’engagement tout azimut, force est de reconnaître que nous nous engageons dans une épreuve d’endurance et que nous devons nous préparer à ce que cette phase se prolonge pendant plusieurs semaines, voire des mois.

Les vacances de Printemps viennent bien à propos pour se poser, analyser, réfléchir sur ce qui a été vécu, expérimenté depuis la mi mars en matière de continuité pédagogique et poser le cadre de ce qui semble le plus pertinent à mettre en œuvre dans la suite de cette phase de fermeture des établissements scolaires.

1/ Un engagement de l’ensemble du personnel éducatif.

C’est ce qui ressort de la plupart des enseignants, de tout le personnel éducatif, des directions d’établissement et des remontées tant des représentations syndicales, que des associations de parents, que des rectorats et des directions diocésaines.

Cet engagement a cependant manqué de cohérence du fait d’un déficit de cadrage de la continuité pédagogique au départ de la mise en confinement, mais aussi aux difficultés techniques inhérentes à des systèmes non adaptés et non préparés. Mais pouvait-il en être autrement ? C’est la première fois de notre histoire contemporaine que nous sommes confrontés à une telle situation qui impacte le monde en son entier.

Vous avez dit continuité ? Ce terme a induit l’idée de poursuite des enseignements. On continue la classe à la maison. On poursuit sur les programmes. Même si très rapidement, le ministère, les rectorats, le secrétariat de l’enseignement catholique pour le privé sous contrat on définit le cadre de cette continuité, à savoir :

  • Pas d’avancée sur les programmes.
  • Pas dévaluation à caractère sommatif. A savoir que toutes les évaluations durant la phase de fermeture des établissements ne peuvent être prises en compte dans le contrôle continu. Elles ne peuvent avoir qu’un caractère formatif.
  • Entretenir les acquisitions tant disciplinaire que méthodologique.
  • Maintenir du lien avec les élèves et éviter le décrochage scolaire.

Pas étonnant qu’ici et là dans certains établissements ce soit produit quelques dérives qui ne prennent pas en compte ce cadrage et les principes de base de l’enseignement et de la formation à distance, c’est ainsi que les dérives suivantes ont été observées :

  • Un volume d’heures de connexion en distanciel égal aux emplois du temps, via les classes virtuelles.
  • Une avancée sur les programmes.
  • Des évaluations sur les DM (devoir maison) prises en compte dans le contrôle continu ou annoncées ainsi aux élèves.
  • Une obligation de se connecter sous peine d’être considéré comme « absent ».

La « continuité pédagogique » est comme l’horizon, plus on avance, plus il s’éloigne. Faire croire que l’école à la maison, c’est comme l’école en classe est une aberration, ce n’est même pas l’école ou l’enseignement à distance.

2/ La classe à la maison, un oxymore (un mot chasse l’autre) !

Je reprends ici l’idée du psycho-pédagogue belge, Bruno Hombeeck.  On ne mélange pas école et maison !
 » Une classe c’est un groupe d’élèves mais c’est aussi un endroit et ce n’est pas chez soi ».
Les deux espaces, la maison et la classe, sont distincts et doivent le rester. »

LES PARENTS NE SONT PAS DES PROFS ! Mais dès lors que beaucoup d’élèves continuent de recevoir du travail à distance, les parents doivent-ils aider et accompagner leurs enfants scolairement ? « C’est compliqué » pour Bruno Humbeeck. Le co-enseignement doit être réservé à des acteurs qui n’ont pas de lien affectif fort avec l’enfant : « C’est la grande difficulté de l’école à la maison. Même les enseignants qui enseignent à leurs propres enfants s’énervent en faisant les devoirs alors que ce sont d’excellents enseignants dans leur classe. Il y a une angoisse d’imaginer que son enfant puisse ne pas savoir« .

OUBLIER LA PERFORMANCE. En cette période particulière l’école ne peut donc pas continuer comme si de rien n’était en comptant sur la disponibilité des parents. Elle doit pouvoir s’adapter et être à l’écoute des élèves. C’est vraiment important que les enseignants parlent du ressenti de cette période avec leurs élèves. C’est vraiment important que les enseignants se donnent ce mandat. Le fantasme de la continuité pédagogique tend à effacer la réalité : l’école, essentiellement, ce sont des élèves avec un prof. Et plus ils sont petits, plus l’importance de ce lien direct est primordiale.

Un sondage de la FCPE dans les Pyrénées orientales, a montré que 50% des parents d’écoliers peuvent suivre sans difficulté le travail de leur enfant, 40% des collégiens, 30% des lycéens, et que 12 % des élèves ont décroché dans ce département !

3/ Prise de conscience de la fracture sociale et de la fracture numérique.

« Selon les définitions et les études, il y aurait entre 5 et 18 millions de Français éloignés, voire exclus, du numérique en France. Ce qui crée à l’intérieur des familles et entre elles des facteurs multiples d’inégalités vis-à-vis du numérique ayant des conséquences éducatives majeures dans la période de confinement. Si on prend l’estimation ministérielle, à 6,5 %, de la population scolaire aujourd’hui « perdue », cela fait tout de même 806 000 élèves sur le bord de la route. »

« Sur le terrain : tous âges confondus, les plus lésés sont les élèves fragiles. Pas seulement ceux qui n’ont pas internet ou d’ordi, comme on le résume un peu trop facilement , mais ceux qui ont besoin de l’enseignant à leur côté. Elle est là, la faille, la béance : dans cette absence de relation qui seule permet de maintenir, au quotidien, les plus fragiles sur le chemin. On a beau, de chez nous, différencier, donner de l’aide, des indices, renvoyer à des capsules vidéo, renseigner et guider par message, par mail, par téléphone, au final l’élève est seul devant son travail et les élèves pour une bonne partie ne savent pas tous être seuls face à la tâche. »

5/ l’enseignement à distance ne s’improvise pas !

L’enseignement en distanciel n’est pas la duplication du présentiel, qui plus est dans un contexte de confinement qui impose une charge psychologique conséquente chez nombre d’enfants, d’adolescents et de jeunes. Nous sommes dans une phase particulière où n’existe que le distanciel. Or nous savons que le distanciel est d’autant plus efficient qu’il s’articule au présentiel.

L’enseignement à distance requiert de l’apprenant : de l’autonomie et de l’engagement. Et cette autonomie ne se décrète pas, ne s’improvise pas. Elle s’apprend. Demander à un élève de collège, seul toute la journée de se connecter à la classe virtuelle sans interaction directe avec ses pairs et ses enseignants n’est possible que pour une minorité d’entre eux.

Il nous faut mesurer la charge psychique et le degré de motivation (engagement) que demande cet enseignement à distance dans le contexte particulier du confinement.

6/ Acceptation de l’incertitude.

Nous ne pouvons ignorer que le contexte de pandémie participe à augmenter le caractère angoissant de la période. Sans compter que la non visibilité sur les mois à venir, date de reprise des classes, date de la fin du confinement, la clarification sur les conditions de validation de l’année scolaire génèrent une incertitude grandissante.

Comment se mettre en projet sur les semaines et mois à venir ? Vaste problématique que nombre d’adultes ont du mal appréhender eux mêmes. Accepter de vivre dans l’incertitude n’est pas dans les habitudes de notre culture et du fonctionnement de notre système éducatif conditionnés aux logiques programmatiques, procédurales et de contrôles où tous les éléments du système  s’enchaînent logiquement et rationnellement. Et là nous voilà brutalement dans l’incapacité de contrôler, le temps, les activités, les examens même. La logique implacable et immuable de l’année scolaire et des enchaînements logiques, emplois du temps, examens, dossiers explosent. Et nous voilà projetés dans l’improvisation, dans l’expectative, mais aussi en pleine innovation et créativité.

7/ Apprendre le lâcher prise.

Nous voilà jetés pour une bonne partie de la population dans le non contrôle des événements. Nous dépendons de décision qui nous dépassent. Et du reste même les responsables politiques, les responsables de la santé publique, les dirigeants d’entreprises publiques comme privées, les chercheurs, les scientifiques, les prospectivistes et autres experts sont dans l’incapacité aujourd’hui d’avoir une vision claire des mois à venir.

Dans ce contexte de non visibilité et de non contrôle, nous avons dans les métiers de l’éducation et de la formation à témoigner par notre posture de l’acceptation de cette réalité et de l’engagement dans nos missions. Les personnels de santé, de l’entretien, de l’alimentaire, de la terre, du transport nous montrent combien cette posture est aujourd’hui déterminante et nécessaire. Ils nous montrent combien ils ont de la valeur aujourd’hui et que notre société tient parce qu’ils tiennent !

Le lâcher prise, n’est pas le laisser faire, le laisser aller ou le non agir. C’est l’agir dans l’acceptation de l’incertitude. C’est permettre à l’intelligence collective d’agir en mutualisant les intelligences intuitives et rationnelles de chacun.

Pour conclure…

Et si on parlait plutôt de suivi et d’accompagnement que de continuité ?

Ce dont les enfants, les adolescents, les jeunes ont besoin encore plus aujourd’hui, ce sont d’adultes capables de les écouter, de les accompagner, de les soutenir, de les rassurer.  Les enseignants et l’ensemble des personnels de l’éducation ont à y répondre dans le cadre qui leur est imparti, à savoir :  maintenir les liens, réduire les décrochages, entretenir les acquis, agir contre la sédentarité galopante en cette période de confinement…

Faut-il rappeler que les enseignants n’ont pas besoin qu’on leur dise comment ils doivent faire. Ce dont ils ont besoin, c’est d’accompagnement, d’écoute, de partage sur leurs pratiques et leur engagement, de mise en liens entre eux. C’est sur ce point que les instances de tutelle doivent mettre leur énergie et leur priorité qui plus est en cette période.

Raymond Barbry le 14 avril 2020.

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